Le début de la nouvelle année a été marqué par près de trois semaines de manifestations de grande ampleur en Iran. Des centaines de milliers de personnes auraient pris la rue pour réclamer des changements profonds dans le pays. La colère a été alimentée par une pression économique énorme et des crises à répétition, mais aussi par une corruption généralisée et des décennies de régime religieux strict. Ensemble, ces facteurs ont mené à ce que plusieurs décrivent comme les plus importantes manifestations de masse depuis la révolution de 1979, qui a renversé la monarchie Pahlavi et instauré l’actuelle République islamique d’Iran (RI).
Pour mieux comprendre le contexte de ces mobilisations, L’Étoile du Nord s’est entretenu avec Amir Azizafshari, diplômé de l’école secondaire Imam Ali en Iran et membre de la diaspora irano-canadienne. Azizafshari s’est installé au Canada il y a huit ans.
Selon lui, de nombreuses personnes en Iran appuient un changement de régime. Il évoque des décennies de détérioration des conditions de vie, combinées à ce qu’il décrit comme une campagne de propagande anti-régime diffusée par différents médias.

Entre intervention étrangère et répression étatique
Au cours des dernières semaines, les manifestations, les milliers de morts et la répression massive par le gouvernement ont attiré l’attention du monde entier. Les mobilisations ont débutées le 28 décembre 2025, à la suite d’un effondrement brutal de la monnaie iranienne, dans un contexte d’inflation galopante, de mauvaise gestion de l’État et de conditions de vie en détérioration. Tout ça a commencé par des fermetures de commerces par des marchands du Grand Bazar de Téhéran, avant de se transformer rapidement en manifestations dans des villes et villages à travers le pays.
Dans les pays occidentaux, la couverture médiatique a souvent présenté les manifestants comme favorables à une intervention étrangère. Ces appels visent surtout les États-Unis et leurs alliés, qui ont une longue histoire de violations de la souveraineté iranienne, notamment par des sanctions économiques, des tentatives d’invasion et le renversement de la RI.
« Les États-Unis et leurs alliés ont utilisé cette crise et les contradictions internes de l’Iran pour pousser davantage les gens vers un agenda [impérialiste], parce que l’Iran constitue un obstacle majeur à leurs objectifs dans la région », affirme Azizafshari.
De son côté, la RI a rejeté les manifestations en les présentant comme le produit de l’influence occidentale et d’agents étrangers. Il est vrai qu’en réponse à l’opposition de l’Iran à la puissance américaine dans la région, Washington mène depuis des décennies une campagne de sanctions politiques et économiques contre le pays. Ces sanctions ont contribué aux difficultés vécues par la population iranienne, et il est bien connu que la CIA est déjà intervenue à plusieurs reprises en Iran. Toutefois, cela n’explique pas entièrement l’ampleur du mécontentement observé à l’échelle du pays.

« Le gouvernement de la RI, composé à la fois de conservateurs et de réformistes, a échoué à mettre en place des réformes capables de consolider son pouvoir » et d’apaiser la population en lui donnant de meilleures conditions, explique Azizafshari. Selon lui, cet échec découle d’un mélange d’incompétence, de manque de volonté politique et de facteurs échappant au contrôle du gouvernement.
La RI, tout comme l’ancienne monarchie Pahlavi avant elle, a aussi un lourd passé de répression envers le peuple iranien. Elle « considère la pensée radicale et l’organisation syndicale comme une menace à son existence. Dans les années 1980, il y a eu des chasses aux sorcières à l’échelle du pays, au cours desquelles des membres d’organisations de gauche [et communistes] ont été exécutés en Iran », rappelle Azizafshari.
Malgré ces difficultés et cette répression, Azizafshari décrit également l’existence d’une machine de propagande américaine visant à façonner l’opinion publique iranienne contre la RI. Il affirme que depuis son enfance, de nombreuses chaînes satellitaires ont fait la promotion de l’idée d’un changement de régime auprès de la population iranienne.
« Il y a d’énormes investissements en capital humain liés, entre autres, à l’USAID, au gouvernement saoudien et à des donateurs non identifiés. Ces réseaux sont mis en place pour souligner chaque contradiction de l’État, même si les États qui les financent font parfois bien pire », explique Azizafshari.
Les médias dominants au Canada ont aussi largement relayé les appels de certains manifestants, en particulier au sein de la diaspora iranienne, en faveur d’un retour à la monarchie par l’installation de Reza Pahlavi comme roi. Fils de Mohammad Reza Pahlavi, mis au pouvoir avec l’appui des États-Unis, et fervent partisan d’Israël, il a bénéficié du soutien des mêmes réseaux de propagande critiques de la RI.

Selon Azizafshari, certains Iraniens appuient les Pahlavi parce qu’ils « le voient comme une figure nostalgique… [d’une époque où], selon eux, l’Iran était “grande”. Ce regard s’accompagne d’un oubli des crimes commis par sa dynastie contre la classe ouvrière iranienne ».
Ce passé idéalisé correspond à une période où Mohammad Reza Pahlavi et son père, Reza Shah, sont arrivés au pouvoir à la suite de coups d’État militaires soutenus par l’Occident. Tous deux ont gouverné par une autorité militaire autocratique, avec l’appui de puissances étrangères, notamment les États-Unis et l’Empire britannique.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont remplacé l’Empire britannique comme principale puissance impérialiste dans la région. Jusqu’en 1979, année où la Révolution islamique a renversé la dynastie Pahlavi, les présidents américains successifs ont exercé un contrôle déterminant sur le destin de l’Iran, en particulier en ce qui concerne ses ressources pétrolières et gazières.
« Les États-Unis perçoivent l’Iran comme une menace géopolitique majeure dans une région riche en ressources. C’est le cas depuis le coup d’État de 1953 orchestré par la CIA, qui a placé Mohammad Reza Shah au pouvoir comme marionnette afin de permettre aux États-Unis de diriger le pays », explique Azizafshari. La Révolution islamique a mis fin à cette domination américaine incontestée et a fait émerger une puissance régionale ouvertement hostile aux intérêts capitalistes et impérialistes américains et israéliens.

« Un canari dans une mine de charbon »
Au cours des deux dernières semaines, la situation en Iran semble avoir été brutalement étouffée par les forces étatiques de la RI, à la suite d’un blackout médiatique et d’Internet à l’échelle nationale. Des organisations de défense des droits humains rapportent que les forces de sécurité, dont le Corps des gardiens de la révolution islamique et la police, ont ouvert le feu sur des manifestants lors d’une répression meurtrière, particulièrement les 8 et 9 janvier.
Selon Amnesty International, janvier 2026 marque la période de répression la plus meurtrière depuis des décennies, avec des arrestations massives, des couvre-feux nocturnes et des patrouilles lourdement armées déployées dans les grandes villes.
Azizafshari insiste toutefois sur le fait que la situation est loin d’être terminée:
« Vu le nombre écrasant de morts causées par l’État, cette mobilisation est un canari dans une mine de charbon pour les dernières années possibles de la RI. Je crois qu’elle va se poursuivre, à moins que l’État ne réussisse à améliorer de façon significative les conditions matérielles des iraniens. Peu importe qui accède au pouvoir, étant donné la diversité de l’Iran et les aspirations possibles à l’indépendance dans les provinces kurdes, turques et baloutches, on pourrait se diriger vers une guerre civile à la syrienne. Une chose est certaine: ce sont les classes populaires iraniennes qui paieront le prix de l’issue », conclut-il.


Joignez-vous à la discussion!
Les commentaires sont réservés aux abonnés. Abonnez-vous à L’Étoile du Nord pour discuter sous nos articles avec nos journalistes et les membres de la communauté. Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.