Pendant la campagne électorale, tous les partis prétendent défendre la « classe moyenne », son pouvoir d’achat et sa qualité de vie. C’est pourquoi L’Étoile du Nord a passé en revue leurs déclarations sur une foule de sujets, dont le coût de la vie et les conditions de travail, pour comprendre quelles sont leurs vraies promesses pour la classe ouvrière.
Il est impossible de tout énumérer, mais à l’heure où une grande partie de la population réclame des changements significatifs, les détails de ces engagements et la guerre des chiffres que se livrent les partis méritent qu’on s’y attarde.
Aide aux besoins fondamentaux
La première guerre de chiffre est celle des besoins fondamentaux.
Ainsi, le PQ ajouterait 100 millions de dollars par an à l’aide alimentaire. En 2025, les banques alimentaires du Québec venaient en aide à 600 000 personnes chaque mois. Le montant promis représente donc environ 14$ de plus par mois et par personne.
Pour réduire les factures d’épicerie, QS vise une baisse de 2500$ par année (environ 15%) en misant sur la concurrence capitaliste: ouvrir 15 épiceries publiques à travers la province pour « concurrencer » le secteur privé et plafonner les marges de profit des épiceries à 2%. Le problème est que ces marges ont toujours été d’environ 2%, malgré une hausse récente à 3-4%. Même si les marges de profit étaient entièrement supprimées, une épicerie publique aurait beaucoup de mal à baisser ses prix de 15%. Acheter en gros ne ferait pas une grande différence, puisque les grandes chaînes le font déjà et tirent l’essentiel de leurs bénéfices de leurs marques maison et de leur intégration verticale (propriété de la distribution, production et services connexes, par exemple).
Au-delà du panier d’épicerie, les partis ont également ciblé les familles. La CAQ et le PLQ prolongeraient le congé parental de deux semaines, tandis que QS le prolongerait de cinq semaines. Le PCQ verserait 100$ par semaine aux femmes qui restent à la maison pour s’occuper de leurs enfants. QS augmenterait l’allocation familiale de 200$ par an et par enfant, et le PQ ajouterait 700$ par an pour un troisième et un quatrième enfant.
Comme dans chaque campagne, les places en garderie ont également été un sujet brûlant. La CAQ promet 25 000 places subventionnées, c’est-à-dire dans des garderies privées. Le PQ et le PLQ visent 15 000 places dans les CPE. QS propose de « compléter » le réseau, et le PCQ privilégierait le secteur privé.
La même logique s’applique aux chiffres relatifs à l’itinérance. Le PQ propose 250 millions $ par an, QS 135 millions $ et 6 000 logements de transition, le PLQ 60 millions $ par an, et la CAQ environ 60 millions $ par année aussi.

Logement
Si les dépenses alimentaires et les services pèsent lourd, c’est le logement qui absorbe la plus grande part du budget des ménages.
Pour ce qui est de l’achat d’une première propriété, les propositions restent limitées. Le PQ rembourserait une partie de la taxe de vente sur les logements neufs, qui sont souvent hors de portée de la classe ouvrière. La CAQ augmenterait le crédit d’impôt pour l’achat d’une première propriété de 5 800 dollars, soit environ 1% du prix moyen d’une propriété dans la province.
Pour remédier à la crise du logement locatif, tous les partis espèrent que la concurrence du libre marché fera baisser les loyers en ajoutant de l’offre. Le PQ promet 20 000 logements sociaux, QS 50 000, et le PLQ 40 000 logements sociaux ou « abordables ». Ce terme prête à débat, puisque la dernière vague de logements locatifs « abordables » construits sous le mandat de la CAQ a atteint jusqu’à 1 722 dollars par mois pour un 4½. La CAQ et le PCQ s’engagent également à construire plus de logements, sans s’engager sur leur prix. Mais aucun parti ne promet, par exemple, de saisir les près de 100 000 logements laissés vides de la province pour les rendre accessibles.
Sur la question des loyers, QS adopte une position légèrement plus ferme que les autres, sans pour autant proposer de mesures spectaculaires. Alors que de nombreux partis comparables ailleurs dans le monde proposent de geler les loyers, QS souhaite seulement les plafonner au taux d’inflation, avec un maximum de 3%. En d’autres termes, le statu quo, ou presque.
Le PCQ, pour sa part, a ouvertement choisi le camp des grands propriétaires. Il supprimerait toutes les limites sur les augmentations de loyer pour les logements rénovés au cours des cinq dernières années ou inoccupés depuis un an. Il autoriserait les dépôts de garantie avant la location, qui sont actuellement illégaux, et faciliterait les décisions provisoires du Tribunal administratif du logement (TAL), notamment à l’encontre des locataires qui ont des difficultés à payer.
Fiscalité
Pour payer ses courses et son loyer, il faut avant tout disposer d’un revenu, qui est taxé à des taux très élevés par l’État pour se financer.
Québec Solidaire veut faire payer davantage les plus riches. Le parti imposerait un impôt de 1% sur les patrimoines de plus de 25 millions $, et de 2% sur ceux dépassant 100 millions $. Il ne réduirait pas les impôts de la classe ouvrière. En fait, QS prône un « État fort » et un « modèle québécois » qu’il considère tout simplement sous-financé. Plusieurs économistes doutent toutefois qu’il puisse réellement récolter les 5 milliards qu’il promet avec ses nouvelles taxes.
Le PCQ promet le contraire, en grande pompe: des baisses d’impôts « historiques » pour les travailleurs, estimées à 11 000 dollars par ménage. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que ce chiffre est étalé sur cinq ans pour un ménage moyen. Pour un couple avec deux enfants gagnant un salaire dans la moyenne, cela représente 2 200$ par an. Une vraie baisse, mais beaucoup moins spectaculaire. Et si le PCQ diminue les revenus au bas de l’échelle, il les diminue également au sommet. Le parti propose de réduire l’impôt sur les entreprises de près de 60%, ce qui entraînerait, cette fois-ci, une baisse vraiment historique des revenus du gouvernement.
En matière d’essence, deux partis jouent la même carte. Le PQ réduirait de moitié la TVQ sur l’essence, sans aucune disposition visant à contrôler la production ou les prix. Le PCQ ferait de même en suspendant la taxe québécoise pendant cinq mois. L’expérience passée pousse par contre à la prudence. Ottawa avait annoncé une mesure similaire en avril, destinée à réduire le prix de 0,10 $ par litre. La baisse des prix a duré environ deux semaines, juste le temps pour les entreprises de ramener leurs prix à leurs niveaux antérieurs—avec des profits 0,10$ plus élevés.
La suppression de la TVQ sur les biens d’occasion, proposée par le PQ, le QS et le PCQ, est très populaire. Sur les quelques centaines de dollars qu’une personne dépense chaque année pour ce type d’articles, les économies ne s’élèvent qu’à quelques dizaines de dollars. Elles sont plus élevées pour les achats importants, comme plusieurs centaines de dollars sur une voiture d’occasion.
Le travail
Il reste alors la source de revenus de la très grande majorité: le travail lui-même.
Le PQ augmenterait le salaire minimum pour le porter à un niveau « décent ». Il ne fournit toutefois aucun chiffre précis. Selon l’IRIS, un salaire décent dépasserait 26 $ de l’heure, un montant que le parti indépendantiste ne vise probablement pas. QS, pour sa part, vise un niveau inférieur, à 20$ de l’heure. Mais le parti prévoit de puiser dans les fonds publics pour rembourser aux entreprises près de la moitié de cette augmentation.
Une autre course aux chiffres concerne le nombre de personnes qui perdront leurs emplois dans le secteur public. La CAQ en supprimerait 2 900, le PLQ 12 000 et le PCQ 20 000. Le PQ parle de 2,5 % de la masse salariale totale, un chiffre proche de celui du PLQ. Il est vrai que la bureaucratie gouvernementale ne cesse de s’alourdir. Pour autant, rien ne garantit que ces coupes épargneraient les services publics.

La CAQ et le PCQ souhaitent tous deux supprimer toute une série de normes de sécurité au travail, notamment dans le secteur de la construction. Ils iraient même jusqu’à exempter certains secteurs de la loi R-20, qui fixe les règles de fonctionnement de ce secteur particulièrement dangereux. Les entrepreneurs ainsi exemptés seraient principalement des propriétaires de petites entreprises, qui sont déjà responsables d’une part disproportionnée des accidents du travail.
Sur la question de la syndicalisation, les positions divergent fortement. QS et le PQ souhaitent la rendre légèrement plus facile. Le PCQ, en revanche, la rendrait plus lourde, avec des votes supplémentaires et de nouveaux organismes gouvernementaux susceptibles d’interférer dans les affaires syndicales. Tout cela viendrait s’ajouter à une loi de la CAQ qui a déjà gonflé la bureaucratie syndicale, au nom de la « transparence ».
La mesure la plus assumée de la campagne vient de QS: l’interdiction des lock-out. Le parti a quelques autres mesures fortes dans son programme, mais il parle très peu d’elles, même lors d’un débat sur le travail organisé par les syndicats.
Des demi-mesures
En examinant ces propositions, une conclusion s’impose. Tous les partis prétendent représenter la « classe moyenne », mais rares sont leurs mesures qui remettraient véritablement en cause le statu quo, comme semblent l’exiger les électeurs.
Au sujet du coût de la vie, les mesures proposées par les trois partis les plus centristes (PQ, PLQ, CAQ), prises dans leur ensemble, s’élèvent à quelques centaines de dollars, voire à quelques milliers. Cela aidera certainement. Mais pour de nombreux ménages, cela restera une goutte d’eau dans l’océan des prix qui flambent et des fins de mois stressants.
Il en va de même en matière de travail. Un peu plus ou un peu moins de bureaucratie syndicale, autant, sinon moins de réglementation. Cependant, aucune mesure ne semble vouloir redonner du pouvoir à la classe ouvrière, ni même l’aider à mieux faire son travail.
Les deux partis les moins centristes, QS et le PCQ, proposent des mesures plus vigoureuses, bien que celles-ci soient loin de l’audace observée par le passé ou ailleurs dans le monde. Et leurs programmes financiers tremblent rapidement face aux critiques. QS conserve quelques propositions plus fermes en matière de travail, mais semble les dissimuler, comme s’il avait honte de parler de la classe ouvrière. Le PCQ, qui se positionne comme le défenseur des travailleurs, prépare une série de mesures structurelles qui pourraient rapidement se retourner contre eux.
Au final, l’opinion publique a rarement semblé aussi divisée. Elle pourrait envoyer cinq partis à l’Assemblée nationale, une situation presque inédite dans l’histoire du Québec. Cette division reflète un désir de changement profond, dans une campagne où l’enthousiasme fait défaut et où le nombre d’électeurs indécis a atteint des niveaux inhabituellement élevés. La classe ouvrière québécoise, qui constitue la majorité de la population de la province, semble à la recherche d’une alternative forte, capable de s’attaquer aux causes profondes de ses problèmes. Cependant, rien n’indique qu’elle en trouvera une de sitôt.


Joignez-vous à la discussion!
Les commentaires sont réservés aux abonnés. Abonnez-vous à L’Étoile du Nord pour discuter sous nos articles avec nos journalistes et les membres de la communauté. Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.