Cyberattaque, poursuite, dépassements de coûts

Tout le monde veut prendre l’argent de la CCQ

Chaque année, les ouvriers de la construction versent des dizaines de millions de dollars en cotisations à la Commission de la construction du (CCQ). Un tel magot attire son lot d’opportunités pour les profiteurs qui voudraient s’enrichir sur le dos de cette organisation qui dit défendre les travailleurs. Pirates informatiques, bureaucrates gâtés, avocats qui flairent la bonne affaire ou firmes multinationales: tout le monde veut sa part du budget de la CCQ.

La Commission de la construction du Québec est l’organisme chargé d’appliquer la loi R-20, qui régit les en construction dans la province. Elle inspecte les chantiers et sert de ressource pour le placement de la main-d’œuvre, mais c’est elle aussi qui administre les paies de vacance et les assurances des travailleurs.

La CCQ est financée par des cotisations prélevées sur la paie des ouvriers qui équivalent à 0,75% de leur salaire brut. L’employeur verse lui aussi une cotisation égale à celle de ses employés. En 2025, patrons et travailleurs ont versé 170 millions de dollars à travers ces prélèvements. 

Un nouveau site web qui coûte trop cher

La Commission a lancé l’année 2026 en inaugurant son nouveau site web et elle a aussitôt essuyé une salve de critiques. Sur les réseaux sociaux, plusieurs travailleurs se plaignaient alors de bugs. Sous une publication Facebook de la CCQ promouvant leurs « services en ligne améliorés », les commentaires accusaient le nouveau site d’être pire que l’ancien. Les entrepreneurs en construction, quant à eux, se plaignaient de la même chose, mais dans les grands médias. 

Outre les ratés technologiques, c’est surtout le coût exorbitant du site web qui a suscité de vives critiques chez les ouvriers de l’industrie. Un manœuvre de la Rive-Sud de avec qui l’Étoile du nord s’était entretenu croyait pour sa part que le site était « bien correct », mais que ce sont les millions investis qui causent problème.

C’est sur ce site que les travailleurs peuvent avoir accès à leurs informations de paie et de vacances, ainsi qu’à divers services offerts par la CCQ. Il s’agit de la première phase d’une série de projets informatiques à la CCQ qui est affublée du nom « Chantier Numériccq ». 

À l’origine, cette première phase devait se terminer en 2023 et coûter 280 millions de dollars ou moins. Elle aura finalement coûté plus de 350 millions, soit 25% de dépassement. La CCQ affirme cependant que le budget total planifié de 543 millions $ pour l’ensemble des phases ne sera pas dépassé. 

Durant la première phase, la Commission s’est associée au géant allemand SAP pour la refonte de son système de gestion. La plate-forme de cette compagnie avait aussi été choisie dans le cas du fiasco SAAQclic. 

La CCQ a aussi fait affaire avec la firme Deloitte, qui a récemment admis avoir utilisé l’intelligence artificielle pour écrire un rapport à 1,6 millions $ pour le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador.

Des pirates qui prennent en otage les données de paie

Le 24 août, la Commission a subi une cyberattaque qui a permis à des pirates d’avoir accès aux données personnelles d’environ 350 000 personnes, incluant leurs informations bancaires.

L’attaque a été perpétrée par des pirates utilisant un « rançongiciel », plus couramment appelé ransomware, créé par le groupe Qilin. Les ransomware sont des logiciels qui permettent à un pirate de voler des données et d’établir un canal de communication avec la victime pour lui demander une rançon. Si la rançon n’est pas accordée, le pirate peut alors diffuser les données sur un site du dark web ou encore les vendre sur le marché noir. 

L’Étoile du nord a demandé à la CCQ si une rançon leur avait été demandée et, si oui, pourquoi il a été décidé de ne pas la payer. La CCQ s’est contenté de nous indiquer par courriel qu’une « enquête policière est toujours en cours pour faire toute la lumière sur cet incident, et nos travaux d’analyse se poursuivront également au fil des prochaines semaines ».

Le groupe Qilin recruterait des pirates sur le web pour effectuer les vols de données. En 2023, des annonces de recrutement pour le groupe, diffusées sur des forums, avaient ainsi attiré l’attention de blogueurs spécialisés. Selon le blogue Checkpoint, Qilin empocherait 15 à 20% des rançons reçues par les pirates ainsi embauchés.

Qilin est soupçonné d’être un groupe situé en Russie ou dans sa périphérie. Ses attaques visent surtout des entreprises et des institutions de pays alignés sur l’Union européenne ou sur le bloc impérialiste anglo-américain, mais la compagnie chinoise Yanfeng a déjà été attaquée aussi. 

La Commission soutient qu’il n’y aucun lien entre la vulnérabilité informatique qui a permis la cyberattaque et le projet Chantier Numériccq.

Copie d’une lettre envoyée par la CCQ à un travailleur touché par l’attaque

Un recours collectif prévisible qui pourrait coûter cher

On apprenait le 12 septembre dernier qu’un certain François Laberge, qui s’est fait voler ses informations par les pirates, a entamé une poursuite contre la CCQ. Le cabinet d’avocats qu’il a mandaté, Lambert Avocats, affirme dans un communiqué que « la CCQ a gravement négligé la protection des renseignements personnels de sa clientèle. »

Les avocats ont aussi demandé à la cour l’autorisation de lancer une action collective contre la CCQ et d’ainsi pouvoir représenter toutes les victimes du vol de données. Dans leur communication à la cour, les avocats allèguent que la Commission « est plus préoccupée par les coûts associés aux mesures de réparation que des droits des personnes concernées ».

Ceux-ci soutiennent notamment que les mesures de protection mises en place par la CCQ, soit un abonnement gratuit à Equifax pour deux ans, ne sont pas suffisantes. Dans leur communiqué, ils précisent que « Le risque d’usurpation d’identité découlant du vol d’un numéro d’assurance sociale ne s’éteint pas au terme de vingt-quatre mois. »

Ces poursuites qui accusent des organisations d’avoir mal protégées les données du public sont, de fait, un événement récurrent suite aux attaques par ransomware. Dans une entrevue anonyme, un membre de Qilin affirmait ainsi qu’il voit se répéter, après les attaques du groupe, un phénomène récurrent: 

« Les employés et les clients de compagnies qui ont été piratées s’associent pour lancer un recours collectif contre la compagnie. Protéger les données personnelles est une des responsabilités premières d’une compagnie qui collecte des données personnelles. S’ils enfreignent ça, un recours collectif est une suite logique. »

Le porte-parole anonyme ajoutait même qu’il « ne cache pas le fait qu’on est souvent approché par des avocats qui gèrent des recours collectifs. Et on est content de collaborer. »

Dans le cas des actions collectives, il est fréquent que les avocats soient rémunérés grâce à un pourcentage de la somme obtenue par la poursuite. Selon le site de Lambert avocats, un tarif forfaitaire peut s’y ajouter.

Des bureaucrates nombreux

Si plusieurs acteurs externes veulent leur part du magot de la CCQ, il y a aussi des gens à l’interne qui grugent dans le budget. La Commission compte effectivement des dizaines de bureaucrates payés plus de 100 000$ par année.

On compte 29 directeurs, 12 directeurs régionaux et huit vice-présidents, en plus du poste de PDG, dans les structures de l’organisation. À ces postes s’ajoutent plusieurs chefs de section, dirigés par les directions, et des conseillers qui relèvent des chefs. 

Une offre d’emploi active au début du mois d’octobre sur le site de la Commission pour le poste de chef de la section de « gouvernance d’approvisionnement et opérations » offrait un salaire allant de 99 614$ à 142 306$ par année. 

Un poste de « conseiller principal, stratégie corporative en continuité des activités », toujours selon le site de la CCQ, est pour sa part rémunéré entre 87 381$ et 124 830$ annuellement. Ce rôle vise notamment à préparer l’organisation pour la gestion de crises.

Seul le salaire précis de la PDG, Audrey Murray, est accessible publiquement. Pour l’année financière 2025-2026, il était de 259 380$, auxquels s’ajoutent des « frais de fonction » lui garantissant 4 140 $ supplémentaires pour l’année. Audrey Murray était candidate pour la Coalition avenir Québec en 2022 avant d’être nommée à ce poste l’année suivante.

Celle-ci ne paie évidemment pas le stationnement, le transport ou les repas lorsqu’ils sont reliés à son emploi. Cela lui aura permis d’économiser 1 175,75$ en frais de transport et 149,52$ en stationnement dans les trois premiers mois de 2026. 

En termes de repas, celle-ci a pu se payer 664,59$ de nourriture à même le budget de la CCQ de janvier à mars. Durant une rencontre de travail en mars 2026, elle a profité de la rondelette somme de 196,26$ pour se nourrir. Si la tendance s’est maintenue pour le reste de l’année, ce sont près de 8 000$ qui auraient ainsi pu être engloutis par la PDG en nourriture, transport et stationnement.

Selon un tableau de la CCQ, le salaire moyen annuel d’un travailleur de la construction québécois était de 54 939$ en 2025, incluant les primes.

Les travailleurs écoeurés qu’on gaspille leur argent

Nous avons ainsi des dizaines de bureaucrates, des pirates possiblement russes et des firmes multinationales qui grugent le budget de la CCQ. On ne s’étonnera pas que les travailleurs, en conséquence, soient frustrés de devoir cotiser pour financer indirectement ces différents parasites. 

Des charpentiers de Montréal, avec lesquels l’Étoile du nord s’est entretenue, disent ainsi que l’enjeu du gaspillage de leur argent et de la sont les préoccupations politiques principales sur leurs chantiers. Leurs collègues, expliquent-ils, sont attirés par le Parti conservateur du Québec précisément à cause du discours pro- de celui-ci. 

On nous a aussi raconté comment, sur un chantier de maçonnerie en Abitibi, les déboires informatiques de la CCQ sont devenus une blague récurrente. Ceux-ci trouvent particulièrement ridicule le fait qu’ils aient payé des millions pour un nouveau site, pour finalement se faire voler leurs données quelques mois après la mise en ligne de celui-ci. Les ouvriers font aussi un lien entre le scandale SAAQclic et le fiasco Chantier Numériccq.

Andreea Craciunescu, qui est sur l’exécutif du caucus construction du groupe Alliance ouvrière, explique que  « Les travailleurs et les travailleuses de la construction sont écoeurés de se faire prendre une cotisation sur chaque paie pour que cet argent-là soit géré tout croche par des représentants des patrons. On se fait prendre pour des caves. »

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