Entrevue avec des travailleurs d’abattoir

Les travailleurs de Maple Leaf à Winnipeg résistent à l’intimidation

Après des mois d’impasses dans les négociations, les travailleurs de l’usine de transformation de viande Maple Leaf à ont voté à une écrasante majorité le mois dernier pour un mandat de grève. L’Étoile du Nord s’est entretenue avec les travailleurs au sujet de leurs efforts d’organisation en réponse à une offre « inacceptable » de la part de l’entreprise.

Le vote du 15 novembre marque la première fois qu’une grève est autorisée dans l’usine depuis son rachat par Maple Leaf il y a plus de vingt ans. Les travailleurs décrivent un climat de « peur » et d’« intimidation » à l’usine de Winnipeg. 

« Les superviseurs sont comme des fantômes. Vous sentez vos cheveux se hérisser dans votre nuque, vous vous retournez et vous voyez un superviseur qui vous fixe du regard. Ils utilisent la peur pour maintenir la production », explique Maria*, qui travaille à l’usine depuis un an. 

« C’est très exigeant physiquement », ajoute-t-elle. « Il faut beaucoup porter, c’est beaucoup de poids à supporter et à transporter toute la journée. C’est épuisant… Ils nous traitent comme des robots. Ils veulent qu’on aille toujours plus vite, plus vite, plus vite. »

Les travailleurs ont déclaré à L’Étoile du Nord qu’ils étaient sanctionnés pour avoir refusé d’effectuer des tâches dangereuses, qu’ils subissent du racisme et de la discrimination de la part de la direction et qu’ils sont victimes d’intimidation et de cris arbitraires de la part de leurs superviseurs.

Les chez Maple Leaf ont des répercussions psychologiques sur les travailleurs. « C’est vraiment épuisant. C’est démoralisant. Il est difficile pour les gens de rester motivés pour faire leur travail », explique Ray*, qui travaille pour l’entreprise depuis deux ans. 

« Quand j’ai commencé, les salaires étaient corrects. Ils étaient environ 3,50 de plus que le salaire minimum », explique Jose*, qui espère fonder un jour une famille avec sa compagne. Il affirme que la stagnation des salaires dans l’entreprise est source d’incertitude. « Nous ne gagnons plus que 50 cents de plus que le salaire minimum. » 

Une offre qui ne répond pas aux besoins

Le 12 novembre, la section locale 832 de l’UFCW, qui représente plus de 1 800 travailleurs de l’établissement, a présenté en détail la dernière offre de l’entreprise lors d’une conférence téléphonique. 

Les travailleurs ont été choqués par l’offre de l’entreprise. Si elle était acceptée, elle étalerait les augmentations salariales de 2,75 dollars sur sept ans, mettrait fin au régime de retraite à prestations définies au profit d’un régime à cotisations définies et refuserait leur demande de congés maladie payés.

Entre le 12 et le 15 novembre, les travailleurs se sont prononcés à 98% en faveur d’un mandat de grève.

« Ce vote à 98% signifie que les travailleurs sont en colère. On en a assez. On veut pas de l’offre de l’entreprise. On veut pas d’un contrat de sept ans. Beaucoup de choses peuvent changer en sept ans. On veut des congés maladie. On veut des pensions. On veut de bons salaires », explique Maria. « Un contrat acceptable, c’est quatre ou cinq ans, maximum. »

Maria souligne que les revendications des travailleurs sont largement et profondément partagées. « Beaucoup de mes collègues ont une famille, des enfants à charge. Ils ne peuvent pas simplement partir, surtout vu la difficulté de trouver un autre emploi à l’heure actuelle. »

Ray explique que l’usine n’a actuellement aucune politique en matière de congés maladie payés. « C’est le Canada. On tombe souvent malade. On travaille avec de la viande, d’autres personnes et tout ça, donc il y a des germes partout. » 

« Ça crée du stress. Quand on est malade, on n’a pas envie d’aller travailler. On se sent vraiment mal, mais on doit quand même penser à payer ses factures », dit-il.

Maria explique que la modification des retraites menacerait le filet de sécurité de centaines de travailleurs âgés et immigrés de Maple Leaf.   

« Tout le monde avec qui j’ai parlé dans l’entreprise et qui est plus âgé que moi dit avoir besoin de sa retraite. Surtout les immigrés qui viennent d’arriver ici et qui ont pas eu la chance de travailler aussi longtemps que quelqu’un qui est né ici. C’est important pour les gens. » 

Ray affirme que la baisse des salaires a causé beaucoup de stress: « Au cours des cinq dernières années, le salaire minimum a augmenté quelques fois. Mais nos salaires sont restés au même niveau. » 

Il espère que les négociations permettront de compenser ce qui a été perdu. « Ce qui est juste, c’est entre 1 et 1,50 dollar par an. »

Maria convient qu’un dollar par an serait le strict minimum. « Beaucoup d’entre nous ici effectuent des tâches physiques très pénibles. Il est normal que nous gagnions un salaire décent pour le travail que nous faisons. »

Jose, qui vient d’Amérique latine, considère la lutte pour cette convention collective comme une occasion de gagner en dignité sur son lieu de travail. « Je veux l’égalité dans l’usine, car j’ai pas l’impression qu’il y en a ici. On se sent discriminé en fonction de son origine ethnique. »

Au cours de l’année qui a précédé cette ronde de négociations, les travailleurs ont commencé à s’organiser chez Maple Leaf. Ils ont tenu des réunions, distribué des tracts et fait circuler des pétitions à l’intention du syndicat et de la direction parmi leurs collègues. 

Les travailleurs affirment que le fait d’entreprendre une action collective sur le lieu de travail les a incités à réfléchir à la manière dont le changement est possible.

Un travailleur licencié pour organisation syndicale

Le premier jour du vote sur le mandat de grève, Maple Leaf a licencié sans préavis Charles Martel-Marquis, qui travaillait dans l’usine depuis deux ans, pour avoir distribué des tracts sur le site de l’entreprise. 

Ces tracts contenaient des informations que le syndicat avait communiquées à ses membres au sujet du vote sur la grève, traduites en pendjabi, en tagalog et dans d’autres langues couramment parlées par les travailleurs de l’usine.

« [L’entreprise] ne voulait pas que les gens soient au courant du vote de grève. Elle essaie de semer la discorde entre les membres, » explique Maria. « Dans les cercles philippins, certaines personnes savaient pas ce qu’était le vote de grève. Certaines personnes avaient même peur de voter. Le tract visait à remédier à ça. »

Elle et plusieurs autres collègues ont distribué les tracts aux côtés de Martel-Marquis. 

« Sans entrer en contact avec d’autres travailleurs, je pense pas qu’on aurait obtenu un vote aussi massif en faveur du mandat de grève, car le monde auraient pas été informé dans les langues qu’ils parlent couramment », a-t-elle expliqué.

Jose affirme que ce licenciement montre que l’entreprise considère l’activité des travailleurs comme une menace. 

« Si on a des informations en tant qu’employés, si on est unis et qu’on connaît nos droits, alors on a le pouvoir de changer les choses, comme l’injustice et les bas salaires dans l’entreprise. Ils ont vu une chance qu’on puisse se lever pour changer les choses, et pour moi, c’est pour ça qu’il a été licencié. Ils savaient qu’il faisait bouger les choses, et ça leur faisait peur. » 

Résolus à rester unis

Maria affirme que l’entreprise utilise le licenciement et l’offre de contrat pour mettre les travailleurs au pas. « Ce que Maple Leaf veut, en fin de compte, c’est qu’on jette l’éponge et qu’on dise: “Oui, d’accord, on va accepter cet accord médiocre.” Ils veulent qu’on pense que si on s’exprime, on risque aussi d’être licenciés, afin qu’on accepte tout ce que l’entreprise veut. »

« On doit être en colère ensemble, en tant que communauté, rallier les gens, montrer à Maple Leaf qu’on ne va pas se laisser faire. On va se lever et dire qu’on veut être respectés, qu’on veut un salaire décent et qu’on ne veut pas vivre dans la peur. »

Ray insiste sur l’importance de surmonter la peur. « On doit communiquer ce qu’on veut. Il y en a qui ont peur, mais ça ne devrait pas avoir d’importance. Nos voix doivent être entendues. On doit s’assurer d’obtenir ce qu’on veut. Donc, on doit laisser tomber cette peur et juste parler. Parce qu’on a le droit de parler. Plus on se parle entre nous, plus Maple Leaf va nous entendre, et ils vont savoir qu’on veut ce qu’on mérite. »

Jose est d’accord. « Il faut que tout le monde se mobilise. Une fois que tout le monde sera mobilisé, nous serons imparables. Mais si on est divisés, on n’a aucune chance de gagner. Les gens doivent être unis et convaincus qu’il y aura un résultat positif si tout le monde se mobilise », a-t-il déclaré à L’Étoile du Nord.

L’entreprise et le syndicat ont conclu une entente de principe le 28 novembre, dont les détails seront rendus publics dans les prochaines semaines.

*Des pseudonymes ont été utilisés à la demande des travailleurs.

Joignez-vous à la discussion!