Éviction de la Thunderbird House

Un combat pour l’âme d’un centre communautaire de Winnipeg

Le 26 janvier, la police de a expulsé les organisateurs de la Thunderbird House, un centre communautaire qu’ils occupaient depuis un an pour dénoncer son conseil d’administration. Selon eux, celui-ci aurait laissé le bâtiment dépérir et l’aurait empêché de jouer son rôle dans la communauté. De son côté, le conseil a justifié l’éviction en affirmant que les organisateurs nuisaient aux rénovations et représentaient un danger pour eux-mêmes, pour l’édifice et pour les travailleurs de la construction. L’organisatrice Meagan Salwan raconte une toute autre version.

Construit en 2000, la Thunderbird House est un centre communautaire du centre-ville de Winnipeg destiné à offrir à la grande population autochtone urbaine de la ville des occasions de se reconnecter à sa et de recevoir les enseignements d’aînés. Pendant des années, on y a tenu une foule d’initiatives et de programmes: huttes de sudation, groupes pour hommes et pour femmes, cercles de tambours, ainsi que des ateliers sur divers sujets, notamment pour supporter les membres de la communauté dans leur vie quotidienne.

Le conseil d’administration actuel de la Thunderbird House compte six membres: Tammy Christensen, Randy Way, Coleen Rojette, Della Herrera, Eric Robinson et Marileen Bartlett. Tous sont impliqués dans la gestion et l’orientation de dizaines d’autres organisations, allant d’institutions gouvernementales provinciales et autochtones à des banques, en passant par des OBNL œuvrant en ressources humaines, arts et culture. L’Étoile du Nord publiera dans les prochaines semaines une enquête approfondie sur ce conseil d’administration.

Selon Salwan, le bâtiment a été négligé et mal géré au cours de la dernière décennie, ce qui a entraîné un déclin constant des programmes, culminant en 2024. « J’étais très impliquée dans la programmation communautaire à la Thunderbird House pendant longtemps, jusqu’en 2024, quand le conseil a coupé tout accès public en disant que ce n’était plus sécuritaire. »

Après avoir été expulsée, Salwan dit ne jamais avoir cessé de penser à son centre communautaire. « Je passais en auto et je voyais encore des gens entrer et sortir. Je me disais: “Si la communauté n’a pas le droit d’y aller, pourquoi il y a encore du monde là-dedans ?” » En creusant davantage, elle découvre que certaines salles étaient louées au Main Street Project, l’un des principaux refuges pour itinérants de la ville. « Je trouvais ça étrange. »

Cette découverte l’amène à se poser des questions. « J’ai commencé à lire les règlements internes et j’ai vu que le conseil d’administration se devait de mettre en place un conseil des aînés. Mais il n’y en a pas, et ça fait des années. »

Pour Salwan, respecter la structure de gouvernance prévue était une première étape pour relancer le centre. « J’ai contacté des membres de la communauté, on a monté une liste d’aînés pour former un conseil et on a lancé une pétition. Je l’ai amenée dans les pow-wows et dans la rue. J’ai récolté des centaines de signatures. » Selon elle, la pétition a été ignorée.

« Si on se fie aux règlements, le conseil devrait avoir besoin de l’avis des aînés pour prendre des décisions, mais ils refusent de les réintégrer parce qu’ils savent que les aînés les tasseraient. C’est pour ça qu’ils évitent la question. »

Insatisfaite de la pétition, Salwan passe à l’action. Un jour, voyant une porte ouverte, elle entre, lance une cérémonie et refuse de partir. 

« Je ne sais pas trop à quoi je pensais, je l’ai juste fait », raconte-t-elle. « L’occupation a reçu énormément d’appui presque immédiatement […] On voulait ramener l’âme du bâtiment parce que tout le monde savait qu’il tombait en ruine et que personne ne s’en occupait. On a nettoyé, réparé la plomberie et les fuites, pris soin des proches à l’extérieur, recommencé les cérémonies. Ça a redonné à la communauté le goût de s’en occuper. »

L’occupation exigeait que le conseil accepte un audit financier, rétablisse un conseil des aînés élu par la communauté, organise une assemblée générale publique et entame des rénovations avec les millions reçus à cette fin en 2023. Au moment de la publication de cet article, seule la demande en matière de rénovations a été satisfaite.

Salwan accuse le conseil d’avoir tenté de récupérer le mouvement en lui offrant un poste dès le début. « J’ai dit que j’accepterais s’ils réinstauraient le conseil des aînés, et ils ont répondu qu’on pouvait « en discuter ». J’ai dit non, absolument pas. Ça ne sert à rien de les rejoindre s’ils sont aussi corrompus. Il fallait marquer le coup. Le conseil doit partir, la communauté doit voter, et le conseil des aînés doit revenir. »

Éviction

L’éviction est survenue soudainement, sans avertissement. Tôt le matin du 26 janvier, Ernie et Drew Stacey, de la firme de sécurité privée ES Security basée à Winnipeg, ont fait irruption dans le bâtiment. Cinq policiers du Service de police de Winnipeg ont suivi peu après.

Selon Salwan, les organisateurs ont été bousculés verbalement et intimidés à coups de menaces d’arrestation pour les forcer à quitter. Aucun plan n’avait été prévu pour récupérer les nombreux objets présents, dont plusieurs avaient une valeur spirituelle, culturelle et historique.

« On avait les poteaux de tipi de Camp Morgan et Camp Mercedes », dit-elle. « Après qu’on ait retrouvé Morgan Harris, les Morgan’s Warriors ont tenu la cérémonie pour elle à la Thunderbird House. On avait ses cendres là-dedans avec les tipis. On répétait aux policiers que c’étaient des objets sacrés et qu’il fallait les sortir. Ils disaient que c’était trop compliqué, qu’on ne pouvait pas aujourd’hui. » 

Lorsque les organisateurs ont supplié d’avoir le temps de récupérer les objets sacrés avec respect, Salwan affirme: « La sécurité privée nous provoquait et se moquait de nous, et les policiers riaient. C’était humiliant. » 

En après-midi, ES Security avait enchaîné les portes de l’intérieur et couvert les fenêtres, laissant une douzaine d’activistes (surtout des femmes et des aînés autochtones) attendre des heures dans le froid. Au moment d’écrire ces lignes, plusieurs effets personnels et objets sacrés, dont des poteaux de tipi, restent enfermés à l’intérieur.

Une autre version

Salwan affirme que la justification du conseil ne tient pas la route. « C’est le conseil qui a laissé le bâtiment tomber en décrépitude. S’il avait été bien géré, il fonctionnerait encore. On l’a prouvé en le faisant rouler pendant un an grâce à la communauté. Le conseil n’a aucun lien avec elle, ils passent leur temps à nous tasser. » 

Alors que le conseil a obtenu près de trois millions de dollars de pour des rénovations en 2023, Salwan soutient que rien n’a été fait avant que l’occupation attire l’attention. « Ils ont demandé une prolongation en 2024. Pourquoi ils ont dormi sur cet argent ? » 

Quant aux enjeux de sécurité invoqués, elle estime qu’il s’agit d’un prétexte récurrent. « Si c’était dangereux [en 2024], pourquoi ils louaient des locaux au Main Street Project? Si c’était dangereux [en 2025], pourquoi ils ne nous ont pas expulsés dès le début? Et si les travaux rendent le lieu dangereux aujourd’hui, pourquoi [ES Security] est à l’intérieur alors que le conseil dit que personne ne peut y être? »

Dans un échange de textos avec un journaliste incognito de L’Étoile du Nord, Ernie Stacey a pourtant affirmé que les règles de sécurité étaient faciles à suivre puisqu’elles sont « affichées partout » dans le bâtiment et que ceux qui s’y trouvent n’ont « rien à craindre des travaux ».

Ernie Stacey, aux côtés de son fils Drew.

En enquêtant sur les accusations du conseil selon lesquelles l’occupation représentait un danger, L’Étoile du Nord a parlé à des travailleurs sociaux et à des membres de la communauté du secteur, qui ont unanimement salué le travail du groupe. L’occupation a été décrite comme fiable, sérieuse et attentive aux besoins des gens, offrant nourriture, vêtements chauds et intervenant pour désamorcer des conflits.

Si les personnes qui ont animé la Thunderbird House durant la dernière année ne semblent pas avoir mis la communauté en danger, la firme de sécurité privée embauchée pour les remplacer pourrait soulever des inquiétudes. Après des publications sur le comportement agressif des propriétaires d’ES Security, Ernie Stacey et son fils Drew, plusieurs membres de leur famille ont contacté Megs pour partager des informations au sujet de cette entreprise qui se présente comme « fièrement autochtone ».

Curtis Stacey a affirmé à L’Étoile du Nord que son père, Ernie, « à ce que je sache, n’a pas de carte métisse et engage qui il peut, pas seulement des Autochtones ». Il décrit aussi son approche du travail de sécurité comme « agressive ».

« En plus de ça, mon frère [Drew] a été accusé de possession de pornographie juvénile », ajoute Curtis. « Il a fait de la prison et il est encore en libération conditionnelle après l’avoir déjà brisée en ayant un cellulaire […] Il travaille pour mon père alors qu’il est inscrit comme délinquant sexuel, et mon père le sait… C’est louche. »

Une grande partie de ce que racontent Salwan et d’autres personnes impliquées est passée sous silence dans la couverture de grands médias comme la CBC et le Winnipeg Free Press, que les organisateurs accusent de relayer sans assez de recul la version du conseil.

« Les gens ne voient pas ce qui se passe parce que les médias ne nous parlent pas », dit Salwan, dénonçant un manque d’imputabilité lorsque les luttes sont mal représentées.

« À cause de cette couverture, beaucoup de monde ne réalise pas qu’on a des maisons, des vies, des familles, et qu’on fait des sacrifices pour être là pour notre communauté. Il n’y a aucun avantage personnel. Si j’avais voulu en tirer quelque chose, j’aurais accepté leur offre de joindre le conseil au début. »

« Le conseil essaie de contrôler le récit et de mêler les gens pour qu’ils posent les mauvaises questions et se retournent les uns contre les autres. Quand les médias prennent toujours le bord des institutions, c’est malheureux. »

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