Après deux semaines de manifestations, la communauté irlandaise a réussi à empêcher la tenue du défilé de Drumcree, qui devait traverser des quartiers catholiques d’une petite ville d’Irlande du Nord. Le secrétaire d’État a annulé l’événement, organisé par l’Ordre d’Orange, une organisation pro-britannique réservée aux protestants. La diaspora irlandaise avait dénoncé ce défilé comme une tentative délibérée de réduire à néant trente ans de progrès entre les communautés catholiques et protestantes.
Depuis 28 ans, le défilé de l’Ordre d’Orange sur Garvaghy Road est suspendu en raison des conflits violents entre les loyalistes protestants et les nationalistes catholiques. Elle a été interdite après la mort de trois garçons dans un incendie criminel qui a déclenché une vague de manifestations. La commission des défilés d’Irlande du Nord a ensuite été créée pour examiner les itinéraires, apporter son aide et approuver ou interdire les marches et les défilés. Malgré l’histoire de cette marche, la commission a donné son feu vert à l’Ordre d’Orange pour qu’il organise cette année la marche selon son itinéraire habituel.
Cette marche commémore et célèbre la victoire britannique de 1609 sur l’Irlande, qui a permis à la Couronne de maintenir son régime protestant. Chaque année, l’Ordre d’Orange se rassemble et défile dans la ville nord-irlandaise de Portadown, en passant par Garvaghy Road, un quartier catholique irlandais de la ville. La marche s’achève à l’église de Drumcree, un lieu historique pour l’Ordre d’Orange, d’où le nom donné à l’affrontement historique qui a eu lieu au sein de la communauté : le « conflit de Drumcree ».
La réaction de la communauté irlandaise face à ce projet de défilé n’a pas tardé. Des milliers de sympathisants se sont mobilisés pour s’opposer à la marche, tant à Garvaghy Road qu’à travers toute l’Irlande et à l’échelle internationale.
« C’est notre peuple, chez nous, qui est touché par cette situation », a déclaré Rob, l’un des organisateurs d’un rassemblement éclair devant le consulat britannique de Vancouver. « Si j’étais dans mon pays, je serais moi-même à Garvaghy Road pour manifester. Il en a eu une à New York et une en Australie… Partout dans le monde, les gens manifestent leur solidarité avec Garvaghy. »

Au terme d’un bras de fer de deux semaines entre l’Ordre d’Orange et les résidents de Garvaghy Road, le secrétaire d’État à l’Irlande du Nord a annulé le défilé afin d’éviter des blessures graves et un « effet de contagion plus large » dans toute l’Irlande du Nord.
Pas un conflit religieux
« Ça va bien au-delà de la religion », a déclaré Rob. « C’est de la politique… L’Irlande est un pays divisé depuis des centaines d’années par les Britanniques. Ils ont chassé les Irlandais de leurs terres et y ont envoyé des protestants loyalistes, fidèles au roi et à la reine. »
« C’est une communauté irlandaise majoritairement issue de la classe ouvrière qui refuse de laisser un défilé religieux suprémaciste défiler dans sa rue. Mais cet ordre, l’Ordre d’Orange, sert à diviser des protestants ouvriers et à empêcher toute unité. Il est utilisé comme un outil de guerre culturelle », a déclaré Patrick, membre de Friends of Sinn Fein Canada, qui était également présent au rassemblement. Il a ensuite décrit le système régissant les relations entre les protestants britanniques et les catholiques irlandais comme un système de type colonial, semblable à l’apartheid, comparable à celui de l’Afrique du Sud.
« Les Britanniques ont instauré un système dans lequel tout le monde en Irlande était essentiellement un paysan locataire. Les propriétaires terriens britanniques possédaient toutes les terres et on les leur louait. Puis il y avait aussi la coutume de l’Ulster, qui accordait davantage de droits aux locataires protestants qu’aux catholiques, pour diviser les paysans locataires. L’ordre économique britannique avait instauré une politique de “diviser pour mieux régner” entre ces deux communautés, qui n’a cessé de s’aggraver avec le temps. »
Après une série de mouvements de résistance anticoloniale et de libération nationale menés par les républicains irlandais (un mouvement politique qui luttait pour l’indépendance de l’Irlande vis-à-vis de la Couronne), le nord et le sud de l’Irlande ont été divisés, le nord restant rattaché au Royaume-Uni.

« Quand ils ont divisé l’Irlande, les six comtés du nord que les Britanniques ont gardés concentraient 80% de l’activité économique du pays, parce qu’ils avaient toutes les filatures de coton et de lin », a fait remarquer Patrick. « Ils ont prétendu que c’était pour des raisons religieuses et sociales, mais la raison principale était économique. Ils pouvaient se débarrasser de 80% du pays et perdre 20% de l’activité économique, tout en gardant les 80% restants. »
L’Ordre d’Orange et la classe dirigeante anglo-protestante ne faisaient qu’un pendant une grande partie du XIXe siècle, les membres de l’ordre étant pour la plupart des hauts fonctionnaires et des membres de la noblesse de la Couronne britannique. Les politiques sectaires de l’Ordre d’Orange à l’égard des non-protestants étaient partagées et étroitement reflétées par le régime anglo-protestant de la Couronne dans l’ensemble de ses colonies.
La présence de l’Ordre et de son idéologie ne se limitait pas à l’Irlande et à la Grande-Bretagne, mais s’étendait également au Canada. Du milieu du 19e siècle jusqu’au 20e siècle, l’Ordre d’Orange a exercé une influence considérable sur Toronto, tant dans ses politiques publiques que privées, ce qui a valu à la ville le surnom de « Belfast de l’Amérique du Nord ».
L’une de ses principales cibles était les catholiques canadiens-français qui réclamaient l’égalité avec les anglophones. Parmi ses membres importants figuraient John A. McDonald, fondateur de la Confédération, ainsi que plusieurs autres premiers ministres, tels que John Abbott, Mackenzie Bowell et John Diefenbaker.
Une victoire ou le strict minimum?
Malgré l’interdiction, des habitants de Garvaghy Road et des Irlandais à travers le monde déplorent qu’il ait fallu des semaines pour que cette décision soit prise, après une mobilisation internationale. Cette décision a également conduit de nombreux partis politiques pro-irlandais à remettre en question le caractère incontestable des lois en Irlande du Nord, alors qu’un défilé historiquement violent a failli traverser le quartier cette année.

« On est contents et soulagés que la marche ait été interdite sur cette route, mais on n’aurait jamais dû en arriver là », a déclaré Rob à propos de la récente décision. « Même si ça peut ressembler à une victoire, c’en est pas une. C’est juste un soulagement pour les habitants du quartier, qui peuvent désormais vivre en paix sans craindre que ce festival haineux et sectaire ne défile pendant qu’ils sont barricadés chez eux. »
« Ça montre la force du républicanisme irlandais quand on s’unit autour d’une même cause », a déclaré Rob à propos de l’unité de la diaspora irlandaise. « Les républicains ne veulent pas de division entre les 26 et les 6 comtés, ils veulent que l’Irlande soit une seule et même nation. Mais ce n’est pas le cas, le nord est toujours occupé par le gouvernement britannique. »


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