, 25 ans des attentats du 11 septembre

Un ancien militaire en tournée contre la militarisation

Pour l’ancien militaire Martin Forgues, le 11 septembre 2001 est un point tournant de la politique militaire canadienne. Ayant été déployé en Bosnie, puis en Afghanistan, il a été un témoin privilégié du renouveau militariste des 25 dernières années. En octobre, il débutera une tournée de ciné-conférences antimilitaristes à travers le Québec.

Martin Forgues a quitté l’armée en 2010 et, depuis, il a produit de nombreux articles, livres et films critiques de la politique militaire canadienne. Son plus récent documentaire, Le monde d’après, explore l’impact qu’a eu l’intervention canadienne en Afghanistan sur la vie d’anciens militaires canadiens et de civils afghans.

Les attentats perpétrés par Al-Qaïda contre les tours du World Trade Center, dont on soulignera bientôt le 25e anniversaire, avaient alors servi de justification idéologique pour une invasion par l’OTAN de ce pays d’Asie.

En entrevue avec L’Étoile du Nord, Forgues explique l’intention derrière le film qu’il présentera lors d’une série de ciné-conférences à plusieurs endroits du Québec. « Le propos de mon film est là: cette date-là [le 11 septembre 2001] a changé la trajectoire de millions de vie. » 

C’est le cas de son propre parcours, ayant été lui-même déployé là-bas de 2007 à 2008. Il faisait alors partie d’une équipe chargée de protéger des civils et des militaires venus gérer la reconstruction dans la province de Kandahar.  « Leur job, c’était de donner des contrats de reconstruction, de gérer, un peu, la pacification de la province de Kandahar ».

Un changement de paradigme en 2001

Lorsqu’il s’est enrôlé dans les Forces armées en 1999, Forgues n’avait pourtant pas l’impression qu’il serait partie prenante d’une force d’occupation. On présentait alors l’armée canadienne comme un agent au service de la paix entre les nations.

« L’armée canadienne faisait son pain et son beurre dans les missions des Nations unies. On avait une image un peu javellisée de la mission dans les Balkans ». Il rappelle que, malgré le discours officiel, durant cette mission en ex-Yougoslavie, « des casques bleus se sont battus […] Ça a été caché car il fallait entretenir l’image [du Canada] ».

Martin Forgues lors d’un déploiement, puis dans une manifestation.

Malgré l’histoire entachée de ces interventions militaires, reste que l’armée recrutait en se donnant une image « idyllique » dans les mots de Forgues. Les militaires qualifiaient alors à la blague les casques bleus canadiens de « toutous sans frontières ».

Les attaques terroristes du 11 septembre 2001 et la récupération qu’en font les pour se lancer dans des invasions en Irak et en Afghanistan transforment cependant l’attitude des autorités militaires canadiennes. « Avec le recul je le vois: il y a quelque chose qui avait changé. »

À l’époque, Forgues se prépare pour la Bosnie et les rumeurs fusent. On commence à dire que son régiment, le 22e, sera plutôt déployé au Moyen-Orient. Des réservistes clament alors qu’ils n’iront pas, par crainte plus que par conviction. Finalement, c’est un autre groupe de soldats qui ira d’abord appuyer l’invasion de l’Afghanistan.

À partir de ce moment, le Canada augmentera constamment son implication dans le maintien d’un régime pro-américain là-bas. « C’est les libéraux qui nous ont envoyés en Afghanistan, qui avaient commencé à augmenter les budgets et tout ça, mais Harper a pesé sur le piton. “Là, let’s go!” », raconte Forgues.

Il précise que cette nouvelle politique plus guerrière affecte alors le choix des déploiements, mais aussi le discours médiatique et gouvernemental. « [M]ême au niveau des médias, c’était hasardeux de critiquer la mission en Afghanistan parce que “Tsé, là, tu t’en prends à nos p’tits gars du 22!”, mais on se rend compte que finalement l’Afghanistan, on n’allait même pas là pour gagner. »

Martin Forgues a publié L’Afghanicide chez VLB Éditeur en 2014.

Le discours officiel sur l’Afghanistan: « de la bouillie »

Selon l’ancien militaire, le discours autour de la guerre en Afghanistan était mensonger. Depuis 2014, il multiplie les publications où un fait revient sans cesse: le Canada n’y est pas intervenu pour libérer la population des talibans, mais pour entretenir une crédibilité militaire que ses élites considéraient avoir perdue.

« L’idée qu’on allait arriver là et que les burkas allaient sauter, que les p’tites filles allaient aller à l’école et tout ça… c’était de la bouillie. C’était le pitch de vente pour cette guerre-là. » Forgues, qui a visité des régions plus éloignées du pays, explique que « même sans les talibans, les parents disaient des fois “Non, mes enfants n’iront pas à l’école, encore moins les filles”. » Renverser le gouvernement par la force n’allait certainement pas régler cet état de fait. 

Comme preuve supplémentaire de l’hypocrisie de cette stratégie marketing, Forgues rappelle que les États-Unis ont longtemps lutté contre le gouvernement issu de la de Saur de 1979, qui avait justement amélioré la condition des femmes et filles afghanes.

« Quand les Russes sont rentrés pour soutenir cette révolution-là, ils faisaient la même chose [que l’invasion américaine.] Mais c’était méchant quand les Soviétiques le faisaient. » 

La CIA avait alors armé et entraîné des groupes de rebelles, dont un certain Oussama ben Laden, héritier d’une riche famille saoudienne qui avait mis en place une infrastructure pour attaquer les forces impérialistes soviétiques depuis le Pakistan. Une décennie plus tard, ce moudjahidin déclarera une guerre sainte contre les États-Unis et formera Al-Qaïda, l’organisation derrière les attentats du 11 septembre.

Oussama ben Laden lors d’une entrevue avec le journaliste pakistanais Hamid Mir

La militarisation continue

Si Martin Forgues souhaite revenir sur cette guerre qui a coûté la vie à plus de 40 000 civils majoritairement afghans, mais aussi 159 soldats canadiens, c’est notamment parce que la politique militaire canadienne qui fut adoptée au tournant du millénaire est encore celle du gouvernement Carney. Ce sont seulement les cibles qui ont changé. 

« Présentement, essaie même de critiquer la guerre en Ukraine sans te faire dire que t’es un pantin pro-russe. » Forgues pointe aussi du doigt l’attitude du gouvernement libéral dans le dossier du . Le Canada est membre du « groupe de Lima » qui vise à effectuer un changement de régime dans ce pays riche en pétrole. De même, le gouvernement Trudeau avait appuyé le politicien pro-États-Unis Juan Guaido, lequel s’était proclamé président du pays en 2019.

La tournée de conférences fait donc le pont entre ce qui a bouleversé le monde de Martin Forgues et de tant d’autres personnes, le renouveau militariste justifié grâce aux attentats de 2001, et l’attitude va-t-en-guerre actuelle des États-Unis et de son allié indéfectible, le Canada. Une première date est prévue pour le 10 octobre au Bâtiment 7 à .

Il est possible de contribuer au financement de la tournée ici

Le film Le monde d’après peut être visionné ici.

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