Cet été, les ouvriers agricoles de la Colombie-Britannique ont travaillé sous une chaleur écrasante et une fumée suffocante. Ces travailleurs, qui maintiennent en vie l’industrie alimentaire de la province, ont été durement touchés par les contre-coups des brasiers. Bon nombre d’entre eux, dont beaucoup venaient d’Amérique latine, ont dû être évacués et ont perdu leur emploi du jour au lendemain.
Le 7 septembre, le BC Wildfire Service signalait plus de 131 feux actifs en Colombie-Britannique. Une fois de plus cet été, les incendies se sont étendus à toute la province: dans le South Okanagan, le feu de Bald Range a dépassé 13 000 hectares, forçant l’évacuation de plus de 21 000 résidents. Le conseil de bande d’Okanagan estime qu’au moins 230 propriétés sur leurs terres ont été détruites par le feu de Bradley Creek.
Mais dans les tout premiers jours des évacuations, la situation a été aggravée par une désinformation systémique sur l’accès aux aides d’urgence, des employeurs peu coopératifs et l’absence d’assurance-emploi, plongeant les travailleurs agricoles migrants dans une précarité extrême. L’Étoile du Nord s’est entretenue avec Byron Cruz, de Sanctuary Health, un organisme communautaire qui défend l’accès aux soins sans égard au statut, alors qu’il partait pour l’Okanagan.
Des permis de travail fermés
Les permis de travail fermés, que détiennent la majorité des travailleurs agricoles migrants en C.-B., lient le titulaire à son employeur, les rendant dépendant de lui. Mais Cruz affirme que plusieurs patrons ont refusé de collaborer pendant que les organismes communautaires tentaient de joindre les travailleurs migrants au début des incendies:
« Les travailleurs ont été laissés à eux-mêmes, et les patrons ne faisaient rien. Ils ne répondaient pas aux appels. On a dû passer par le numéro d’urgence pour leur demander d’aller chercher les travailleurs sur leur lieu de travail, même si les employeurs étaient censés avoir un protocole en place. »
Au moment d’évacuer, les travailleurs migrants se sont butés à la confusion entourant leur droit d’accéder aux refuges. À West Kelowna et à Penticton, raconte Cruz, « ils disaient aux travailleurs migrants: “Désolé, vous n’êtes pas des résidents locaux. Vous êtes migrants. Vous devez quitter le refuge d’ici trois jours.” »
Une précarité accélérée
Si les feux de forêt ont posé un danger immédiat pour la santé physique des travailleurs migrants, la réaction des employeurs face aux restrictions d’eau menaçait déjà leurs moyens de subsistance bien avant. Cruz souligne:
« Les facteurs [qui déterminent combien de temps les travailleurs restent], ce sont les feux, la fumée, et aussi les restrictions d’eau. Ces restrictions signifient que beaucoup de fermes n’ont pas le droit d’utiliser la quantité d’eau normalement nécessaire pour leurs plantations. Et cette année, ça nuit à la production. »
Cruz explique que des travailleurs du Mexique et du Guatemala ont été renvoyés chez eux plus tôt que prévu: plus de 70% des travailleurs agricoles de l’Okanagan sont déjà rentrés dans leur pays, même s’il leur restait du temps sur leurs permis fermés. Hugo Velazquez, directeur des programmes famille et établissement à MOSAIC et coordonnateur principal de la Migrant Worker Wildfire Task Force en C.-B., rappelle que la plupart des travailleurs migrants vivent au jour le jour. Ils envoient la quasi-totalité de leurs revenus chez eux sous forme de transferts de fonds, et la fin prématurée d’un contrat prive donc toute une famille de son revenu.
« Une fois au refuge, t’a presque plus d’argent. Tu ne peux plus en envoyer à la maison. Les banques alimentaires te donnent à manger et des vêtements, mais c’est tout. T’a plus de source de revenu, et tu dois commencer à faire des choix difficiles. Les consulats essaient de transférer [ces travailleurs-là] vers le Lower Mainland, où ils pourraient peut-être continuer à travailler, mais si ça ne se concrétise pas, ils doivent repartir. Le revenu de toute la famille, qui dépend de ces quelques mois, va s’effondrer. »

Des effets mortels sur la santé
Les travailleurs agricoles qui passent leurs journées dehors durant l’été respirent aussi une pollution atmosphérique dangereuse et potentiellement mortelle, qui provient de la fumée des feux de forêt qui recouvre une bonne partie de l’intérieur de la province.
Les particules fines (PM2,5) contenues dans la fumée peuvent causer des dommages considérables aux systèmes respiratoire et cardiovasculaire des travailleurs qui effectuent un travail physique intense à l’extérieur pendant la saison des feux. On estime qu’une exposition aiguë ou prolongée à des concentrations élevées de PM2,5 issues de la fumée des feux de forêt cause des milliers de décès prématurés chaque année au Canada.
Les images satellites et les stations de mesure réparties dans le sud-est de la C.-B. montrent des concentrations moyennes de PM2,5 dépassant de plus de dix fois le seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Dans des villes comme Osoyoos, Cache Creek et Merritt, les concentrations dépassent de plus de vingt fois le seuil de 15 microgrammes par mètre cube.
Des études mondiales montrent aussi que les taux de blessures augmentent avec la pollution par la fumée des feux, à cause de la baisse de visibilité et des troubles cognitifs. Avec les niveaux récents de PM2,5, la probabilité de blessures au travail est de 15 à 30% supérieure à la normale.
Actuellement, la Colombie-Britannique n’a aucun seuil obligatoire de qualité de l’air qui obligerait les patrons à arrêter le travail ou à fournir des masques respiratoires. En théorie, les travailleurs ont le droit de refuser un travail dangereux, mais beaucoup de travailleurs migrants se heurtent à des obstacles difficiles à surmonter: barrières linguistiques, isolement géographique et crainte que des représailles de l’employeur ne mènent à leur expulsion. Et sans limites officielles, il est difficile de prouver que la fumée constitue un « danger excessif ».
Pas d’accès à l’assurance-emploi
La plupart des travailleurs migrants n’ont pas accès à l’assurance-emploi ni à une compensation garantie pour les salaires qu’ils ont perdus. Cela peut être à cause des permis de travail fermés, ou bien parce qu’ils n’ont pas accès aux documents nécessaires pour avoir une aide immmédiate. Les employeurs ne sont pas tenus de verser une compensation non plus: que les travailleurs reçoivent quelque chose ou pas relève de leur bon vouloir.
Velazquez fait remarquer que même s’il est admissible à l’assurance-emploi, un travailleur « doit s’inscrire en ligne auprès de Service Canada, obtenir un code, puis justifier sa demande… Le temps qu’il soit jugé admissible, un mois s’est écoulé et il se trouve dans un refuge sans aucun revenu. »
Velazquez estime qu’il faudrait une voie accélérée vers l’assurance-emploi pour les travailleurs agricoles migrants, vu leur rôle crucial dans l’industrie agricole de la province.
« C’est impossible que l’industrie agricole de la Colombie-Britannique, qui pèse 15 milliards de dollars, se maintienne sans main-d’œuvre étrangère [dans les conditions actuelles]. Ça n’arrivera tout simplement pas. »


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