Dans la plupart du contenu médiatique produit autour des manifestations françaises des dernières semaines, un cadre clair ressort: les casseurs sont les méchants, alors que les manifestants pacifiques sont les gentils. Les manifestants dits violents nuiraient au mouvement plutôt que de l’aider. Or, selon un spécialiste d’histoire politique, ce n’est pas vraiment le cas.
Alexis Lafleur-Paiement est chargé de cours en philosophie politique à l’Université de Montréal. Il est aussi le cofondateur du collectif Archives révolutionnaires, qui s’intéresse à l’histoire des mouvements sociaux. En entrevue avec L’Étoile du Nord, il se montre critique du traitement très négatif que produisent beaucoup de médias autour des manifestations en France.
Il croit que « la violence des manifestants répond à la violence policière. En France comme ailleurs, on voit généralement des cortèges pacifiques qui sont provoqués par la police. Certaines personnes réagissent et il y a ensuite des affrontements. »
Pour lui, si des manifestants vont jusqu’à attaquer des policiers ou incendier des voitures, c’est qu’ils sont vraiment exaspérés et n’arrivent pas à se faire entendre par les autorités. « Les mouvements sociaux qui recourent à la violence donnent une justification simple : si aucun autre moyen ne fonctionne, si l’État refuse de nous écouter et nous réprime, alors il faut utiliser des moyens plus radicaux. […] En France, cela fait 10 ans que les gens demandent de meilleures conditions et une protection contre l’inflation. »
Ce n’est pas nouveau pour la France
Lafleur-Paiement, qui réalise un doctorat en co-direction à l’Université Paris 1, fait valoir que l’action radicale des manifestants français n’a rien de nouveau pour ce pays. Il donne l’exemple du mouvement étudiant de 1968, connu en tant que « Mai 68 ». Les étudiants avaient lutté de longue haleine contre l’État dans des affrontements violents où ils lançaient des briques et des cocktails molotov aux policiers. Les violences policières avaient alors alors au moins 4 morts du côté des manifestants.
Lafleur-Paiement compare aussi le mouvement français actuel à celui des Gilets jaunes, qui avait secoué les régions rurales, puis les grands centres, à partir de 2019. Durant les manifestations, ce sont 5 gilets jaunes qui ont été tués. Durant ce mouvement, plusieurs scènes de combats violents avec la police avaient eu un retentissement sur les médias sociaux.
Certains groupes continuent de se revendiquer de ce mouvement anti-inflation et se sont joints aux manifestations étudiantes de cette année. « Le mouvement social en France est le point culminant d’une décennie de mobilisations contre le régime élitiste d’Emmanuel Macron », explique Lafleur-Paiement.
Le débat dans l’Histoire canadienne
Le chargé de cours compare le mouvement français d’aujourd’hui à deux épisodes récents de l’histoire canadienne. D’abord, il voit un parallèle avec le mouvement autour du Convoi de la liberté de 2022. Selon lui, ce mouvement témoignait « d’une frustration de plusieurs secteurs de la population envers le gouvernement », ce qui le rapproche de la colère actuelle du peuple français.
Cependant, un lien plus évident est fait avec le mouvement étudiant de 2012. Tourné au départ vers les enjeux d’éducation et composé essentiellement d’étudiants, il avait gagné des couches bien plus larges de la population au fil des mois. Le slogan « la grève est étudiante, la lutte est populaire » résume bien l’état d’esprit de l’époque.
Parmi les débats internes qui traversent alors le mouvement, celui de la violence et du vandalisme revient sans cesse. Une frange souhaite empêcher les destructions de façades de banque et autres tirs de projectiles. Ils sont alors qualifiés de « paciflics » (une contraction de pacifistes et de flics) par une autre frange qui supporte pareilles actions.
Lafleur-Paiement, qui était impliqué dans la grève de 2012, explique que « le mouvement étudiant québécois a vécu le même enjeu que la France actuellement ». Selon lui, l’opposition entre deux tendances était plutôt improductive.
« En réalité, ce que nous avons constaté au Québec, c’est que ces deux tendances se complétaient. Les personnes qui faisaient des actions directes mettaient de la pression sur le gouvernement, alors que ceux qui préféraient les grandes manifestations pacifiques aidaient le mouvement à s’élargir dans la population. »
Les répliques aux attaques de la police et les bris de symboles économiques ou politiques auraient ainsi aidé la lutte, au final. Après une demi-année de manifestations houleuses, le gouvernement de l’époque, dirigé par Jean Charest, avait fini par déclencher des élections et voir éjecter du pouvoir.


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