Du mouvement social actuel en France, ce sont surtout les images de casse et d’affrontements avec les policiers qui ont fait le tour des médias sociaux et des médias mainstreams. Question d’avoir un portrait moins sensationnaliste de la situation, L’Étoile du nord a voulu s’entretenir avec des personnes présentes sur place.
Félix Étienne et Léa La Salle, un couple de Québec, font actuellement une session d’étude universitaire à Bordeaux, en France. Leurs deux facultés sont actuellement en grève, ce qui a permis au couple de participer à quelques manifestations locales.
En entrevue avec L’Étoile du Nord, Félix raconte que les deux premières manifestations auxquelles il a assisté étaient massives et plutôt calmes. Selon lui, c’était environ 10 000 personnes qui s’étaient alors rassemblées à Bordeaux. « À la fin, il y a eu des gens qui ont mis le feu à des poubelles […] mais ça, en fin de manif, c’est relativement normal à ce qu’on m’a dit. »
La manifestation du 17 octobre, à laquelle Léa s’est aussi jointe, a cependant été plus mouvementée. Le couple s’était joint à un premier rassemblement à la Place de la Victoire qui a marché vers un plus grand rassemblement, à la Place de la Bourse.
Cependant, les gaz lacrymogène utilisés en grande quantité vont disperser le deuxième rassemblement avant même son début officiel. « On n’était même pas arrivé à la Place de la Bourse et il y avait vraiment beaucoup de monde. Les chiffres, c’est au moins 50 000 personnes. Mais la police gazait déjà avant même que la manif soit commencée », relate Félix.
« On essaie de partir dans des petites rues à côté, mais la police bloque plein d’issues. Il nous disent “Il faut sortir par là” et ils nous pointent une direction qui est là où il y avait le plus de gaz ».
Léa et Félix vont alors dans des cafés pour se sauver des lacrymogènes. « On s’est réfugié dans des cafés un peu de temps et on sortait quand ça avait l’air calme. On sortait et on essayait de s’éloigner de la manif. »
Une stratégie policière douteuse
Les policiers de Bordeaux utilisaient alors la stratégie de la « nasse », similaire à ce qu’on appelle « souricière » au Québec. Sur les médias sociaux, plusieurs manifestants français ont témoigné que cette stratégie est répandue à l’échelle nationale par les Compagnies républicaines de sécurité (CRS), les unités anti-émeute de la police française.
Lors des « nasses », les policiers forment un périmètre étanche autour de la manifestation et désignent une sortie unique. Les citoyens peuvent ainsi se voir obligés de traverser des affrontements entre policiers et manifestants, ou encore traverser des nuages de gaz, s’ils veulent quitter l’encerclement policier et éviter d’éventuelles arrestations.
Pour Félix, l’utilisation précipitée de gaz lacrymogènes a eu l’effet de faire quitter les manifestants venus pour marcher tranquillement. « Les plus pacifistes vont essayer de partir dès le début à cause des [gaz] lacrymos donc, qui est-ce qu’il restait à la fin ? Les totos qui étaient là pour [l’affrontement], qui étaient préparés, les provocateurs ou le monde qui en profitait pour aller piller des commerces. »
Léa ajoute que l’agressivité de la police « a crinqué, aussi, ceux qui sont plus aguerris et qui sont plus expérimentés en manif, parce que dès le départ tu te dis “Bein, les conséquences sont déjà là”. »
La casse: une exagération médiatique
Le couple rapporte par contre ne pas avoir vu de casse directement. Au contraire, ils racontent s’être réfugiés dans un café à deux pas de l’hôtel de Bordeaux et avoir ainsi pu constater que dans ce secteur-là, « littéralement aux portes du pouvoir » dans les mots de Léa, il n’y avait pas de ces casseurs qui inondent les médias. Félix ajoute que « Le café où on était, c’était une belle grande vitrine et y’a rien eu. »
Ils racontent avoir plutôt vu des manifestants récriminer un individu cagoulé qui voulait augmenter la violence de la manifestation d’un cran. Léa a fourni une vidéo à L’Étoile du Nord où on aperçoit cette personne en train de défaire le pavé de l’endroit en vue d’en utiliser les briques comme projectiles. Il se fait cependant confronter, puis bousculer par des militants qui l’obligent à reposer ses morceaux de pavé. Les observateurs de la scène supposent que la personne cagoulée est un agent provocateur.
Selon Léa, il s’agit d’une preuve que le discours médiatique exagère la violence des manifestations qui ont lieu le 17 octobre. « On est à l’hôtel de ville ! S’il y avait bien une place où tu veux les lancer, tes ostis de pavés, c’est là. Mais c’est pas ça qui est arrivé. »
À Bordeaux, les manifestants ont cependant envahi la résidence de la préfète de la Gironde, qui est logée par l’État dans un hôtel aux allures de palace. Dans ses publications sur Instagram, la Fédération syndicale étudiante, qui semble avoir participé à l’assaut sur la résidence, affirme que ce sont les violences faites aux humains qui devraient être dénoncées, pas la casse.
Selon Félix, si les médias, bien que sensationnalistes, accordaient une certaine attention aux revendications des lycéens en lutte auparavant, la manifestation du 17 octobre a poussé à fond la propagande de la télé et des journaux qui, depuis, ne se préoccupe que de la violence des manifestations.
Léa ajoute que les médias qui sont plutôt favorables aux lycéens sont quant à eux occupés à démentir le mythe que le parti parlementaire La France Insoumise est un instigateur de la violence dans les manifestations. « Les médias de gauche sont en overtime pour essayer de casser ce discours-là. »

Des grèves universitaires en appui aux lycéens
Le mouvement qui secoue actuellement la France a été initié par des lycées des colonies françaises et des banlieues des grandes villes, mais, depuis, des écoles d’autres niveaux et d’autres milieux ont rejoint en masse la lutte. Félix et Léa, qui fréquentent chacun une faculté différente de l’Université de Bordeaux, n’ont pas actuellement pas de cours puisque leur pavillon est bloqué.
Au pavillon de Léa, qui accueille les étudiants de science politique, le blocus a été motivé par l’appui aux lycéens, mais aussi parce que le Ministère de l’éducation refuse de mettre en place le nouveau directeur élu.
Félix décrit pour sa part comment, suite à une première assemblée générale ayant réuni environ 200 personnes, les étudiants de sa faculté ont voté un blocus pour le lendemain. « À partir de 7h du matin, le monde arrive sur le campus et ils bloquent la fac. La faculté impose une sorte de lock-out, ils ferment les bâtiments, et elle dit “Ok, les cours se donnent à distance, la fac est fermée, aucun bâtiment n’est accessible.” »
Le mardi suivant, les cours ont lieu le matin, mais une assemblée rassemble 1 000 étudiants le midi et environ 75% votent en faveur de la reprise du blocus. Selon Félix, il s’agirait d’un événement hors norme pour cet établissement qui accueille les étudiants en droit et en économie. Selon ses informations, il n’y avait pas eu d’assemblée générale sur le campus depuis 2023.
Le 27 octobre, le mouvement étudiant et des alliés du mouvement des Gilets jaunes et des syndicats ont appelé à journée de manifestations, mais il est possible que l’État français les interdise. La semaine prochaine sera quant à elle une semaine de relâche dans les écoles.


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