Entente de principe

Les postiers déchirés alors qu’ils votent pour leur nouveau contrat

Les travailleurs de Postes Canada votent actuellement pour accepter ou rejeter une nouvelle entente de principe conclue entre Postes Canada et le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), après un long et amer processus de négociation marqué par des moyens de pression, des lois spéciales antigrève et des années d’incertitude. Le vote de ratification a commencé le 20 avril et prendra fin le 30 mai.

L’exécutif national du syndicat a recommandé de justesse un vote en faveur du « oui », mais des travailleurs de la base partout au pays ont confié à L’Étoile du Nord que l’entente les laisse coincés entre accepter un accord qu’ils jugent insuffisant ou le rejeter sans savoir ce qui les attend ensuite.

« Ils ont attendu qu’on s’épuise, puis ils nous ont donné une pire entente », a dit Nessa, une travailleuse de Postes Canada à Prince George. Alex, un facteur de Colombie-Britannique, décrit le vote comme un choix entre « l’arbre et l’écorce ». Bien que le STTP ait conclu une entente de principe avec Postes Canada en décembre, les travailleurs disent n’avoir reçu le texte complet qu’à la fin février, leur laissant peu de temps pour l’étudier avant le début du vote.

Cinq membres clés de l’exécutif national ont voté « non », dont la présidente nationale, Jan Simpson. Des exécutifs locaux s’y opposent aussi, comme la section locale 846, qui représente Alex et des centaines d’autres travailleurs à . Un groupe anonyme de postiers a également mis en ligne un site intitulé « STTP VOTEZ NON », qui rassemble différents arguments soutenant que l’entente ne répond à « aucune de [leurs] revendications principales ».

Une entente de principe qui ne répond pas aux attentes

« En juillet dernier, le gouvernement a forcé 55 000 d’entre nous à quitter les lignes de piquetage », imposant un vote sur une entente qui ne répondait à aucune revendication des travailleurs, pendant que le STTP « recommandait ce qu’on pensait tous… soit un gros non », a raconté Harriet, factrice rurale et suburbaine en Ontario.

« La nouvelle entente a beaucoup de glaçage, mais elle ne répond toujours pas aux mêmes revendications qu’on porte depuis des années. Qu’est-ce qui a changé? »

Le site officiel et les bulletins du STTP exposent les arguments du camp du « oui », expliquant pourquoi, selon les mots du syndicat, « ces conventions sont les meilleures qu’on peut obtenir ». Le syndicat soutient que l’entente reflète une position de négociation difficile après des mois de discussions bloquées, l’intervention du gouvernement et les pressions de Postes Canada.

Plutôt qu’une grande victoire, le STTP affirme qu’il s’agit des meilleures conventions possibles dans une économie incertaine, soulignant les hausses salariales, certains gains aux avantages sociaux et le maintien de clauses importantes.

Mais selon Alex, qui a étudié l’entente de près, celle-ci est « remplie de reculs » et ignore une majorité des revendications de la base syndicale. Dustin, un manutentionnaire postal de Winnipeg, affirme que « ces revendications-là, ce n’est pas juste une position de négociation ».

« Quand on demande ces choses-là, on n’essaie pas d’exagérer nos demandes pour finir avec un compromis au milieu. Ce sont des besoins de base pour rendre nos tolérables. Le fait que notre convention ne réponde pas à ça, c’est scandaleux », a-t-il dit.

Reculs dans l’entente de principe

Une seule convention collective
RevendicationFusionner les conventions des travailleurs urbains et des RSMC afin d’empêcher Postes Canada de les opposer les uns aux autres.
Entente liéeNon obtenue.
Salaires et protection contre le coût de la vie
RevendicationHausses salariales, rétroactivité, moins d’échelons salariaux, salaire d’entrée plus élevé et meilleure protection contre le coût de la vie.
Entente liéeAucun changement substantiel à l’échelle salariale. Remplace des ajustements du coût de la vie plus fortes par des hausses liées à l’indice des prix à la consommation, après que les travailleurs ont déjà absorbé la hausse du coût de la vie.
Santé et sécurité
RevendicationProtections accrues en santé et sécurité, notamment réduction du poids maximal à soulever, pneus d’hiver, DEA, droit d’arrêt de travail pour les travailleuses enceintes ou allaitantes et normes claires pour le travail en climat extrême.
Entente liéeNon obtenue.
Temps supplémentaire
RevendicationRéduire les surcharges de travail, améliorer les avis de temps supplémentaire, augmenter l’allocation repas et améliorer le temps compensatoire.
Entente liéeCertains gains sur le temps compensatoire, mais un langage flou continue d’exposer les travailleurs aux surcharges.
Tri et livraison séparés (facteurs urbains)
RevendicationMettre fin au système séparant le tri de la livraison, qui allonge les routes des facteurs.
Entente liéeNon obtenue.
Ajustements salariaux des groupes 3 et 4 et services techniques (facteurs urbains)
RevendicationAjustements salariaux pour rapprocher la rémunération du marché, meilleure formation, meilleurs droits aux heures supplémentaires et négociation des changements au système Maximo.
Entente liéeAjustements salariaux et améliorations des primes obtenus seulement en partie.
Véhicules corporatifs (facteurs ruraux et suburbains)
RevendicationFournir des véhicules corporatifs adéquats à tous les travailleurs.
Entente liéeNon obtenue.
Paiement horaire de toutes les heures travaillées (facteurs ruraux et suburbains)
RevendicationSalaire horaire pour toutes les heures travaillées.
Entente liéeNon garanti pour tous, puisque le système dépendra des endroits et du moment où Postes Canada choisira d’implanter le nouveau système de mesure des routes.
Égalité des facteurs ruraux et suburbains avec les travailleurs urbains
RevendicationMeilleurs droits pour les travailleurs de remplacement sur appel, meilleures dispositions syndicales, processus disciplinaire plus équitable, meilleurs accommodements, temps compensatoire, vacances et congés personnels comparables à ceux des travailleurs urbains.
Entente liéeN’atteint pas une pleine égalité avec les travailleurs urbains.
Primes
RevendicationMeilleures primes de soir, de nuit, de fin de semaine, d’ancienneté et pour certains véhicules lourdes.
Entente liéeNon obtenue.
Régimes d’avantages sociaux
RevendicationAméliorations aux soins dentaires, santé complémentaire, vision, audition, assurance-vie, avantages aux retraités et correction du problème lié à la RAMQ au Québec.
Entente liéeChangements mineurs seulement aux régimes dentaires et de santé complémentaire.
Récupération des trop-payés
RevendicationMeilleures protections lorsque Postes Canada affirme avoir trop payé un employé, limitation des montants récupérés sur chaque paie et délais encadrant les récupérations.
Entente liéeNon obtenue.
Horaires et périodes de repos
RevendicationMeilleures protections concernant les horaires, jours de repos, périodes de repas et minimum d’heures pour les employés à temps partiel.
Entente liéeNon obtenue.
Courrier de quartier
RevendicationTemps adéquat et meilleure rémunération pour préparer et distribuer les circulaires et autres envois publicitaires.
Entente liéeNon obtenue.
Systèmes de mesure des routes
RevendicationLes facteurs ruraux et suburbains demandaient un système comparable à celui des facteurs urbains, avec des temps reconnus pour tout le travail effectué.
Entente liéeLe système proposé est conditionnel et pourrait être appliqué seulement là où Postes Canada choisira de le faire.
Expansion et innovation des services
RevendicationExpansion des , incluant la banque postale, les visites aux aînés, la livraison de prescriptions, l’accès internet, les bornes de recharge pour véhicules électriques et le retour de la livraison porte-à-porte.
Entente liéeNon obtenue. L’entente permet plutôt la perte de certains comptoirs postaux protégés.
Verdissement des opérations
RevendicationRéduction des émissions, nouveaux services environnementaux et garantie que les travailleurs ne paient pas le coût des mesures climatiques.
Entente liéeNon obtenue.
Maintien des emplois
RevendicationRamener à l’interne le travail sous-traité et empêcher la sous-traitance du travail que les membres du STTP peuvent effectuer.
Entente liéeNon obtenue.
Changements technologiques et automatisation
RevendicationProtections accrues contre les pertes d’emplois liées à l’automatisation, à la robotique et à l’intelligence artificielle.
Entente liéeNon obtenue.
Mesure et surveillance du travail
RevendicationProtections contre la surveillance électronique, incluant la télématique, l’intelligence artificielle, les caméras frontales, les technologies de suivi des mains, la collecte de données biométriques et l’utilisation d’images de sécurité privées à des fins disciplinaires.
Entente liéeNon obtenue.
Équité avec le Code du travail
RevendicationIntégration de protections clés du Code canadien du travail, notamment de meilleurs congés spéciaux, congés pour violence conjugale, congés de deuil et protections contre le harcèlement.
Entente liéeJournées de maladie recalculées après coup, paie inadéquate pour certains travailleurs aux quarts plus courts et congés de deuil qui ne peuvent être fractionnés ou utilisés avant les funérailles.
Ancienneté
RevendicationLes employés passant à des postes réguliers ou intérimaires de gestion perdent immédiatement leur ancienneté.
Entente liéeNon obtenue.
Accès à l’information
RevendicationMeilleurs droits d’accès à l’information de Postes Canada afin que le syndicat puisse faire respecter la convention collective, notamment sur le personnel, les volumes de courrier, les paiements, la mesure du travail, les finances ainsi que la santé et sécurité.
Entente liéeNon obtenue.
Fonds pour les services de garde
RevendicationAugmentation du fonds destiné aux services de garde.
Entente liéeNon obtenue.
Uniformes
RevendicationMeilleure dotation en uniformes, meilleure qualité des vêtements et bonification des allocations pour bottes et gants.
Entente liéeNon obtenue.
Attribution des postes et affectations
RevendicationRègles d’embauche plus fortes pour maximiser les emplois à temps plein, combler les postes vacants, remplacer les absences prolongées et réduire le manque de personnel.
Entente liéeOuvre davantage la porte au travail à temps partiel et affaiblit cette revendication.

Des opposants de la base à l’entente de principe soutiennent aussi qu’elle éloignerait davantage Postes Canada d’un modèle d’emploi stable à temps plein dans le secteur public. Dans une déclaration, le comité exécutif de la section locale 846 de Vancouver affirme que l’expansion de nouveaux postes à temps partiel et la fermeture prévue de 100 comptoirs postaux protégés représentent un « virage loin de l’emploi stable, que l’entente ne protège ni ne freine adéquatement ».

Des membres disent aussi qu’on leur demande d’accepter des reculs sans avoir accès au « plan global » de Postes Canada pour l’avenir du service postal public. Selon eux, ce plan demeure caché au public alors que les négociations se poursuivent.

Postes Canada affirme être dans le rouge

Postes Canada présente le conflit comme le résultat d’une grave crise financière, affirmant avoir enregistré une perte avant impôt de 1,57 milliard de dollars en 2025, la plus importante de son histoire. La société d’État soutient que l’incertitude liée aux relations de travail, la baisse des volumes de courrier et des « règles et cadres vieux de plusieurs décennies » ont rendu plus difficile la concurrence avec les entreprises privées de livraison, au point de nécessiter des prêts gouvernementaux et un vaste plan de restructuration pour retrouver une « autonomie financière ».

Le STTP soutient toutefois que ces pertes sont mises de l’avant par la société d’État hors contexte, précisément au moment où le vote sur l’entente a commencé. Le syndicat rappelle que Postes Canada sait depuis des années que le courrier papier est en déclin, alors que le système postal se tourne de plus en plus vers les colis, un marché plus concurrentiel et davantage exposé aux compagnies privées de livraison.

Plus largement, la crise financière de Postes Canada reflète une contradiction plus profonde : la société doit fonctionner comme un service public tout en étant forcée de compétitionner dans un marché de livraison libéralisé. Pendant que les entreprises privées se sont approprié les segments les plus rentables du secteur, Postes Canada est demeurée responsable du service universel de livraison du courrier.

Fred, un manutentionnaire postal, estime que « le gouvernement s’est tiré dans le pied, puis nous a blâmés pour ça ».

« Ils ont affaibli les conditions qui rendaient viable un service postal public, puis ils se sont servis de la crise qui a suivi pour justifier des coupures, des fermetures et encore plus de travail précaire », a-t-il dit.

Ironiquement, Postes Canada participe elle-même à cette dynamique par sa participation majoritaire de 91% dans Purolator, un concurrent privé dans le secteur de la livraison.

Des membres laissés dans le noir

Des travailleurs de la base affirment aussi que le processus de ratification a laissé les membres avec trop peu de temps et de soutien pour comprendre ce sur quoi ils votent réellement.

« On a finalement pu voir ce sur quoi on votait au début mars », a raconté Nessa. Selon elle, le délai entre l’annonce d’une entente et la publication complète de la convention collective a laissé les travailleurs courir après le temps pour comprendre son contenu avant de voter.

D’autres décrivent le problème comme le symptôme d’un échec plus large des communications syndicales et de la interne. Rahul, un commis postal de Calgary, soutient que le syndicat a trop souvent adopté une approche où les membres doivent simplement « faire confiance aux gens intelligents dans la pièce qui obtiennent des résultats », tout en gardant les travailleurs « dans le noir » et éloignés du processus.

Veena, une factrice rurale de Colombie-Britannique, affirme que plusieurs travailleurs ont maintenant l’impression d’être « un tiers entre un syndicat et une entreprise », traités comme « une monnaie d’échange » plutôt que comme des participants actifs aux négociations.

« Si on continue de négocier de cette façon-là, sans transparence, il va y avoir de moins en moins de gens impliqués, de moins en moins de monde qui vont vouloir travailler ici, pendant que l’entreprise et le gouvernement nous saignent à blanc », a-t-elle dit.

Coincés entre l’arbre et l’écorce

Pour plusieurs travailleurs de la base, le vote est devenu un véritable dilemme. Les opposants soutiennent que l’entente ne règle ni les bas salaires, ni la précarité grandissante, ni la détérioration des conditions de sécurité. Mais plusieurs ressentent aussi une pression à accepter, puisque l’alternative demeure floue. Après des interventions répétées du , certains estiment qu’un retour à la grève ne semble plus réaliste, même si l’entente est jugée insuffisante.

« Honnêtement, je ne sais même plus quoi dire à mes collègues facteurs quand on parle du vote », a confié Kevin, un facteur québécois comptant neuf ans d’ancienneté.

« L’entente est tellement décourageante, mais voter contre donne l’impression que c’est impossible pour nous. Comment tu peux demander au monde de replonger encore là-dedans? Après tout le chaos, la peur et la confusion qu’on a vécus dans nos batailles précédentes? On dirait qu’on est constamment obligés de se battre contre notre propre gouvernement pour garder un service public en vie. Dans quel monde tordu on vit? »

Alex affirme qu’il votera « non », mais comprend pourquoi plusieurs collègues sont épuisés.

« Je dis à mes collègues que je vote non. Je leur dis: moi, je ne les laisserai pas me tuer. »

Mais plusieurs de ses collègues sont, selon lui, « épuisés et sans espoir ».

« Ils me disent : “À quoi bon? Je veux juste passer à autre chose.” Puis honnêtement, comment leur en vouloir? »

Quelle suite pour les postiers?

« De la façon que je vois ça, les postiers ont deux choix », a dit Rahul. « Le premier, c’est d’abandonner. Je peux comprendre ça. Mais si on ne veut pas abandonner, il faut enfin croire que les seuls qui peuvent nous sauver, c’est nous autres, la base syndicale. »

Selon lui, l’expérience des dernières années a montré aux travailleurs qu’ils doivent transformer le STTP en un syndicat capable de résister à la « posture perdante » imposée par le gouvernement et l’employeur.

« À ce point-ci, c’est la seule stratégie qui peut marcher. Et la seule façon d’y arriver, c’est de démocratiser le syndicat de bas en haut. »

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