Depuis juin 2025, la ministre de l’Éducation de l’Ontario a placé huit conseils scolaires (750 000 élèves) sous le contrôle de superviseurs provinciaux, mettant de côté les conseillers élus. Depuis cette prise de contrôle, de vastes changements législatifs ont été mis en œuvre et dénoncés tant par les enseignants que par les parents et les élèves. L’Étoile du Nord s’est entretenue avec des travailleurs de l’éducation à Toronto pour discuter des impacts de ces changements.
Les travailleurs de l’éducation partout en Ontario entament l’été 2026 dans un état d’anxiété et d’incertitude. Les derniers mois de l’année scolaire, entre les examens de fin d’année et les cérémonies de graduation, ont apporté des nouvelles de coupes d’emplois importantes. Parmi celles-ci, près de 800 employés du plus grand conseil scolaire de la province, le Toronto District School Board, incluant des enseignants, des aides-enseignants, des concierges, des professionnels de la santé mentale, des techniciens en informatique ainsi que du personnel administratif et de secrétariat.
L’annonce des coupes d’emplois est survenue parmi plusieurs autres changements préoccupants dans les huit conseils scolaires pris en charge par le ministère de l’Éducation l’an dernier. Parmi ceux-ci:
- la fermeture de programmes d’éducation en plein air,
- la suspension des inscriptions et la fermeture potentielle de deux écoles secondaires desservant des élèves handicapés,
- la réduction du financement de l’anglais comme langue seconde,
- l’élimination progressive des programmes d’alphabétisation, et
- la fermeture des écoles d’été.
Prise de contrôle des conseils scolaires par le ministère
« Il semble y avoir un manque de communication sur ce qui se passe réellement entre les conseils scolaires et le ministère », note Mme N., enseignante au primaire à Toronto, en commentant l’état d’anxiété dans lequel elle et ses collègues se retrouvent.
Elle affirme que la peur de ce qui s’en vient est palpable dans les salles du personnel et les réunions d’équipe. « Et quelle est leur vision? Ça a été déchirant d’entendre parler de tous ces changements, et de la création de cette corporatisation de quelque chose qui est censé être un service public. »
Il s’est écoulé un peu plus d’un an depuis que le ministère de l’Éducation de Doug Ford a pris le contrôle direct et sans précédent des conseils scolaires en Ontario. La prise de contrôle a débuté avec le Toronto District School Board (TDSB) et le Toronto Catholic District School Board en juin 2025, puis s’est étendue à d’autres conseils provinciaux, comme le Peel District School Board et le York Catholic District School Board, au début de 2026.
Les conseils scolaires comprennent des postes de surintendant et des conseils d’école obligatoires, composés de comités de parents, d’enseignants, d’élèves (dans le cas des écoles secondaires), de membres du personnel non enseignant et de représentants communautaires qui offrent des conseils et des orientations à la direction et au conseil scolaire. Depuis l’adoption du projet de loi 33, la Loi visant à soutenir les enfants et les élèves, en 2025, la ministre de l’Éducation a nommé des superviseurs pour prendre le contrôle des conseils locaux. Par exemple, la superviseure du TDSB est Rohita Gupta, qui touche un salaire annuel de 350 000 $.
C’est dans ces conditions que tant de changements massifs et radicaux ont été adoptés aussi rapidement. Avant la prise de contrôle, les conseils scolaires, composés de membres élus de la communauté scolaire, étaient responsables de consulter, discuter et voter sur les changements dans les écoles. Dans les mots de Sarah, qui travaille pour le gouvernement provincial:
« Ces actes reflètent un choix politique plus large sur le rôle des services et programmes publics… On voit l’éducation se faire marchandiser, comme la santé. Ce ne sont pas des incidents isolés. Plutôt que de renforcer les institutions publiques par des investissements stables ou à long terme, plusieurs de ces décisions sont centralisées et autoritaires. Et on s’attend simplement à ce que les écoles fassent plus avec moins de ressources, ce qu’on sait n’être pas viable. »

Manque de transparence
Le ministère de l’Éducation a invoqué la mauvaise gestion financière et le manque d’organisation au sein des conseils scolaires pour justifier la prise de contrôle. Cependant, selon certains enseignants, cette justification ne tient pas la route lorsqu’on la replace dans le contexte des autres décisions budgétaires du ministère.
Mme N. a souligné, par exemple, que tout en invoquant la nécessité de faire des coupes majeures, davantage de fonds sont dépensés pour créer de nouveaux postes bien rémunérés, comme celui d’un directeur général nommé pour diriger les conseils scolaires.
Les coupes d’emplois et de programmes de soutien sont justifiées par une baisse des inscriptions attribuée au déclin de l’immigration dans la province. Mais cela aussi a soulevé des questions chez les travailleurs de l’éducation rencontrés par L’Étoile du Nord. Certains ont pointé vers la fermeture du Eastdale Collegiate Institute, l’une des deux écoles secondaires du TDSB dont les inscriptions ont été suspendues par le gouvernement en février.
L’utilisation de la baisse des inscriptions comme justification des coupes budgétaires, alors que le ministère ferme des écoles, soulève des inquiétudes quant aux plans du gouvernement provincial pour l’éducation.
Le manque de transparence, souligne Sarah, est délibéré :
« À ma connaissance, les éducateurs n’ont même pas de détails sur la façon dont la prise de contrôle des conseils va se dérouler. Et c’est parce que [le ministère] n’a pas de plan. C’est pour ça que… ils procèdent à l’envers et disent : « Bon, on veut X, donc on va annoncer Y, et on réglera les détails plus tard. » »
Peu importe leur rôle dans le secteur de l’éducation, tous les travailleurs de l’éducation rencontrés par L’Étoile du Nord ont convenu que l’urgence de ce moment exige l’organisation et l’action de tous les membres de leur secteur.
« Je pense que c’est la première fois que beaucoup d’enseignants espèrent qu’il y aura une grève, parce qu’ils sont tellement fâchés et en colère contre la façon dont le gouvernement a traité tout ce processus, contre à quel point ça a été humiliant », dit Mme N. Elle explique que les enseignants n’ont pas toujours été très enthousiastes à l’idée. Mais cette fois, dit-elle, elle entend beaucoup de : « Commençons en septembre. Faisons la grève. Faisons-le maintenant. »
Besoin d’action collective
Les conventions collectives actuelles de quatre ans de plusieurs grands syndicats du secteur de l’éducation expirent toutes à la même date, le 31 août 2026. Parmi eux, la Fédération des enseignantes et des enseignants de l’élémentaire de l’Ontario, la Fédération des enseignantes-enseignants des écoles secondaires de l’Ontario, l’Alliance des travailleuses et travailleurs de l’éducation de l’Ontario, et l’Association des enseignantes et des enseignants catholiques anglo-ontariens. Cela offre une occasion aux syndicats de travailler ensemble, dit Mme N.
« Les syndicats de Toronto doivent, essentiellement, paralyser Toronto. Ford doit peut-être comprendre qu’on ne peut pas détruire les services publics. Ce sont des choses qui sont dues aux gens et on ne peut pas les démanteler parce qu’on essaie de faire un profit de plus. »
En 2022, les concierges, les aides-enseignants et les éducatrices et éducateurs de la petite enfance représentés par le SCFP avaient menacé de déclencher une grève générale. Cette grève avait forcé le gouvernement Ford à abroger une loi qui visait à imposer un contrat et à interdire les grèves dans le secteur. Les travailleurs de l’éducation d’aujourd’hui se tournent vers les leçons de ce mouvement.
« Une grande raison de leur succès, commente Sarah, c’est qu’ils ont obtenu l’appui du public, pas seulement en s’organisant autour d’un seul enjeu, mais en créant des liens entre ce qui se passe dans l’éducation publique et ce qui se passe aussi dans la santé publique, ou en lien avec le logement, l’itinérance, ou même des enjeux internationaux. »
Alors que les travailleurs et les syndicats de l’éducation font face à une incertitude croissante quant à l’avenir de l’éducation dans la province, ils continuent de s’organiser et de bâtir un pouvoir collectif à l’approche de la rentrée scolaire. Ils affirment que le soutien public continu sera essentiel lorsque les élèves et le personnel retourneront en classe en septembre.


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