Au lendemain d’un massacre de paysans et de résistants commis par l’armée philippine, le Canada s’entraînait à ses côtés dans l’un des plus grands exercices militaires récurrents au monde. Et il y a à peine deux semaines, le gouvernement Carney signait deux nouvelles ententes pour renforcer leur coopération militaire. Mais pourquoi Ottawa resserre-t-il aujourd’hui ses liens avec un régime qui mène depuis des décennies une guerre contre-insurrectionnelle sanglante?
Au petit matin du 19 avril 2026, des tirs ont secoué la municipalité de Toboso, sur l’île de Negros, aux Philippines. Des centaines de résidents ont dû évacuer leurs maisons rurales tandis que le 79e bataillon d’infanterie des Philippines prenait d’assaut le secteur pour déloger des membres de la Nouvelle armée populaire, ces guérilleros révolutionnaires qui ont pris les armes contre un État philippin autoritaire et aligné sur les États-Unis. Dix-neuf personnes ont été tuées, dont plusieurs civils, fruit de l’usage indiscriminé de la violence par les forces armées du gouvernement.
Le 20 avril, les exercices militaires Balikatan 2026 ont débuté dans tout l’archipel philippin, dans leur plus grande édition à ce jour. Y prenaient part la 9e division d’infanterie des Forces armées des Philippines (AFP), des éléments de sa 25e division d’infanterie, ainsi que des troupes des États-Unis, du Japon, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Fait notable, le 3rd Battalion, Princess Patricia’s Light Infantry des Forces armées canadiennes constituait le contingent des premiers participants actifs du Canada à ces jeux de guerre annuels.

Le Canada resserre ses liens avec l’armée philippine
Plus tôt ce mois-ci, le ministère de la Défense nationale du Canada a signé deux ententes de défense avec son homologue philippin afin de modifier l’Accord sur le statut des forces en visite (SOVFA) conclu en 2024 entre les deux pays, dans le but de faciliter des opérations conjointes plus fluides.
Le premier des deux amendements, un « accord de soutien logistique mutuel », doit permettre aux deux armées d’acquérir et de partager directement du soutien logistique comme des munitions, des fournitures, de la nourriture et du carburant, tant pour les exercices d’entraînement conjoints que pour les opérations militaires. Le second, une « déclaration d’intention sur le renforcement de la coopération en matière de défense », vise à élargir et à approfondir la future coopération militaire entre le Canada et les Philippines.
« Les Philippines sont l’un des partenaires de défense les plus importants du Canada dans la région indo-pacifique. En tant que nation démocratique, elles jouent un rôle clé pour promouvoir la paix et la stabilité en Asie du Sud-Est et faire respecter le droit international », a déclaré le ministre canadien de la Défense David McGuinty lors de la signature du SOVFA.
« Continuer de travailler étroitement avec des partenaires comme les Philippines témoigne de l’engagement à long terme du Canada à soutenir la paix, la sécurité et la stabilité dans l’Indo-Pacifique. »

Des victimes ignorées au service d’intérêts géopolitiques
L’Étoile du Nord s’est entretenue avec Sarah, membre de l’organisation Friends of the Filipino People in Struggle (FFPS), une « alliance mondiale appuyant le mouvement pour la libération nationale et sociale aux Philippines ». Elle explique que, parmi les 11 îles principales qui composent l’archipel philippin, l’île de Negros « a en particulier une très longue histoire sanglante de militarisation très intense et de violations des droits de la personne ».
Sarah affirme que des « chercheurs communautaires, des journalistes, des étudiants et de jeunes militants » se rendent régulièrement à Negros pour s’informer sur les conditions de vie des agriculteurs et des résidents de l’île et pour comprendre leur lutte. Pendant que certains d’entre eux s’y trouvaient, l’armée philippine a mitraillé le secteur où ils se trouvaient.
Le massacre qui en a résulté, aux mains de l’AFP, a fait 19 morts, dont neuf civils et dix combattants de la Nouvelle armée du peuple. Ce massacre touche Sarah directement: « parmi les neuf civils, deux des personnes qui sont mortes, Errol Wendel et Maureen Santuyo, étaient mes guides quand je suis allée aux Philippines l’été dernier », a-t-elle confié à L’Étoile du Nord.
« Avec Errol en particulier, j’ai passé beaucoup de temps dans une région appelée Hashenda Louisita. C’est une immense plantation de canne à sucre », se rappelle Sarah. « Il me montrait les conditions réelles des agriculteurs, à quoi ressemble le semi-féodalisme dans un monde impérialiste. Sa mort est profondément tragique. Tout le mouvement et les masses aux Philippines pleurent la perte de ces militants extraordinaires. »
Parmi les autres personnes tuées dans le massacre figurent le journaliste communautaire RJ Ledesma et Alyssa Alano, étudiante à l’Université des Philippines à Diliman. Deux Philippino-Américains ont aussi été tués, Kai Sorem et Lyle Prijoles.

Les jeux de guerre Balikatan ont commencé dès le lendemain. Et Sarah voit la participation du Canada comme un élément d’une tendance plus large.
« Historiquement, ce n’était que les États-Unis et les Philippines qui prenaient vraiment part à ces jeux de guerre, et [le Canada] avait toujours des observateurs. » L’édition d’avril 2026 a changé cela. « Le Canada s’y est officiellement joint », dit-elle.
Pour Sarah, ce virage est loin d’être symbolique. « Notre gouvernement envoie officiellement des troupes pour aider les États-Unis, la plus grande puissance impérialiste, dans le cadre de leur grande stratégie indo-pacifique. »
Malgré la posture d’opposition supposée du gouvernement Carney envers les États-Unis, Sarah voit cet engagement militaire comme une adhésion du Canada aux efforts américains pour contenir l’essor économique de la Chine au moyen de menaces militaires. Et il se pourrait bien que la montée des tensions autour de Taïwan, de l’Iran et de l’Ukraine ait poussé l’État canadien à s’engager encore davantage dans un effort qui, au cours de la dernière décennie, a de plus en plus ravivé la crainte d’une nouvelle guerre mondiale.

La solidarité entre les peuples canadien et philippin
Son organisation, FFPS, participe à une campagne contre l’approfondissement des liens militaires du Canada avec les Philippines, et a appuyé une pétition au Parlement visant à réexaminer et à suspendre ou rejeter entièrement le SOVFA.
Sarah souligne l’importance de la solidarité entre les travailleurs canadiens et philippins, « les paysans, les pêcheurs, les peuples autochtones, les travailleurs des Philippines qui sont exactement comme les Canadiens ordinaires ».
Elle encourage les Canadiens à s’informer sur la lutte populaire aux Philippines. « Il y a tellement d’occasions de solidarité de peuple à peuple. Les voyages d’immersion sont aussi une excellente façon d’apprendre sur la situation aux Philippines et sur la manière dont elle touche les différents secteurs. »


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