Possible utilisation du bâillon

La CAQ menace la grève de la STM, les travailleurs battent en retraite

Publié avant la fin de la grève. Voir la mise à jour du 12 novembre au matin.

Après 11 jours de grève à la STM, les politiciens et l’élite économique montréalaise s’agitent. Même si le service de bus et de métro continue aux heures de pointe, plusieurs parlent d’une « prise en otage de la population ». De son côté, le ministre du Travail, Jean Boulet, veut accélérer l’adoption d’une loi contestée pour mettre fin au conflit dès jeudi.

« Si on a encore une grève au Black Friday [le 28 novembre], ce sont des dizaines et des centaines de millions qui vont se perdre au centre-ville », a déclaré dimanche Paul-André Goulet, propriétaire de dix magasins Sports Experts et vice-président de l’association centre-ville”.

Dans ce contexte, le ministre Boulet veut devancer l’entrée en vigueur de la Loi 14, censée « considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out ». Largement contestée par les syndicats et la société civile, la loi 14 pourrait être imposée dès jeudi si le ministre décide d’utiliser le bâillon.

Le bâillon est une procédure d’exception qui oblige l’Assemblée nationale à voter un projet de loi dans les 14 heures qui suivent, même sans l’accord des partis d’opposition. Le Parti Québécois et le Parti Libéral supportent la proposition du ministre du Travail.

Jean Boulet. Source: Facebook, Jean Boulet.

Des travailleurs en colère

Devant l’atelier Crémazie, Steve Rochon, directeur chez le syndicat des ouvriers d’entretien de la STM, s’insurge: « C’est juste nous limiter dans notre liberté d’expression! »

La loi 14, « c’est de l’oppression de la population », dit-il. « C’est limiter les gens à leur plus simple expression et les empêcher d’avoir des idéaux et les empêcher d’avancer dans la vie. C’est de la dictature. »

Et que se passera-t-il quand la loi va entrer en vigueur? « Il va nous rester à fermer notre gueule et rentrer travailler, » pense-t-il. « On va se faire dicter quoi faire, on va se faire dicter quoi penser et ils vont se servir des médias pour nous rentrer la marde qu’ils veulent dans nos têtes. » 

L’atelier Crémazie.

Une bataille pour la population

« Nous autres, on essaie de défendre nos jobs. Mais on veut aussi faire comprendre à la population que ce qu’ils vivent en ce moment, si ça continue de même, ça pourrait devenir régulier. »

Pourtant, Rochon ne parle pas de grèves. Il dénonce plutôt la STM et les gouvernements, qui misent de plus en plus sur la sous-traitance et qui ont déjà cédé à des intérêts privés la division du transport pour personnes à mobilité réduite. 

L’ancienne ministre du Transport Geneviève Guilbault affirmait l’an dernier qu’elle considérait anormales les dépenses de la STM « et de se retrouver encore dans une logique de déficit. » Une logique que rejette Rochon: « En ce moment, c’est un service que la population se paye au même titre que les hôpitaux. » 

Le gouvernement provincial mène en ce moment une offensive contre les travailleurs de la STM, qu’il juge trop payés. Ils se basent sur un rapport controversé de Raymond Chabot Grant Thornton, qui blâme les salaires pour les difficultés financières du réseau et recommande d’amener plus d’intérêts privés dans le .

« Pourquoi on parle tout le temps de ça dans les médias? » s’exclame Rochon. « Pourquoi on nivelle encore vers le bas, vers nos salaires de 80 000$ ou 90 000$ par année [avec plusieurs années d’ancienneté], au lieu de regarder en haut? »

Il ajoute: « Ce n’est pas moi qui gagne 465 000$ et qui s’est voté une augmentation de 6,5% annuelle. Ce n’est pas moi le député qui s’est augmenté à 30%. On n’en parle pas d’eux autres, on parle toujours du petit travailleur en bas. Mais c’est nous autres qui faisons le travail. C’est pas eux autres. »

Steve Rochon rappelle que les employés de la STM se battent aussi pour des décentes. En ce moment, les travailleurs peuvent se faire imposer des horaires de nuit pendant près de 10 ans, être forcés de travailler la fin de semaine, et voir leurs quarts de travail coupés en deux, séparés par plusieurs heures.

« Tu sais, quand je suis rentré à la STM, il y a 20 ans, je gagnais plus, les maisons coûtaient moins cher et la livre de beurre était moins chère. Aujourd’hui, on n’a plus le même pouvoir d’achat qu’on avait. Il faut que les gens arrêtent de niveler vers le bas et que toute la population nivelle vers le haut. […] On va mener le combat jusqu’au bout. »

Mise à jour:

Le syndicat a mis fin à la grève tard dans la soirée du mardi 11. Par communiqué, le président du Syndicat du transport de Montréal–CSN, Bruno Jeannotte a déclaré: « Nous étions certains que nous avions une fenêtre de règlement devant nous. Le ministre Boulet et le gouvernement caquiste ont donné des arguments supplémentaires à la STM pour qu’elle puisse rester figée. »

« Le gouvernement nuit à notre négociation en sous-finançant le transport collectif. Il en rajoute une couche avec l’arrivée de sa loi 14. En suspendant la grève, on veut s’assurer que la loi n’est pas appliquée dès maintenant et on veut continuer d’agir à la table et parvenir à une entente négociée ».

Cependant, Jean Boulet a quand même déposé son projet de loi ce matin, le 12 novembre, afin de devancer le projet de loi 14. Rien ne l’empêche d’utiliser le bâillon pour le faire adopter.

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