Ex-porte-parole de QS, syndicalistes, artistes

EXCLUSIF: des voix influentes rejettent la controverse sur la guillotine

À en croire les médias, la guillotine d’Alliance Ouvrière aurait fait l’unanimité contre elle au Québec. Mais sur le terrain, le portrait semble moins simple. Pour raconter cet envers du décor, L’Étoile du Nord a recueilli les témoignages de dizaines de personnalités: d’une ex-porte-parole de Québec solidaire à des présidents syndicaux, humoristes et écrivains.

« Il y a eu une grande solidarité de classe qui s’est exprimée », dit Simon Biard, délégué au syndicat des cols bleus de Montréal. « C’est la classe politique au grand complet qui, d’un commun accord, a senti le besoin de dire que ça témoignait d’une violence inouïe et que c’était inacceptable en démocratie. »

Le président du Syndicat du CIUSSS Lanaudière (CSN), Simon Deschêne, trouve que les médias ont « fait toute une tempête dans un verre d’eau. » 

Il a vu Alliance Ouvrière dans la manifestation. « Moi, ce que j’ai ressenti, c’est qu’on rappelait un symbole historique d’une colère populaire qui existe encore aujourd’hui contre les élites déconnectées. » 

Il voit l’hystérie médiatique des derniers jours comme une façon de détourner l’attention des revendications des travailleurs. Toutefois, au contraire des commentateurs, il ne croit pas que la guillotine aurait enlevé de l’attention de la manifestation elle-même. « Ce n’est pas ma première manif, et ce n’est généralement pas le genre de sujet qui intéresse les chroniqueux des médias mainstream. » 

« Il y a une lutte de classe actuellement au Québec, et ces gens-là ne représentent pas le peuple. Ils côtoient rarement ceux qui vivent réellement les enjeux du , de l’épicerie, du gaz. Ce ne sont pas leurs préoccupations. Mais la guillotine, ça les intéressait, parce que ça permettait de remettre de l’huile sur le feu autour des syndicats. »

Avant d’ajouter: « Même mon père, qui écoute TVA tous les soirs, m’a dit: “Bon, bon, bon… ils ont fait toute une histoire autour d’une guillotine et d’un bonhomme en plastique.” »

L’ex-journaliste et animatrice de Radio-Canada, Anne Lagacé-Dowson, n’en revient pas de la couverture médiatique. « Si j’avais été dans une salle de nouvelles et qu’on avait discuté de couvrir ça, honnêtement, j’aurais probablement ri un peu. Parce que ce n’est pas sérieux. C’est du théâtre de rue. C’est une forme de commedia dell’arte. C’est provocateur, oui. Pas très gentil, c’est clair. Mais ce n’est pas assez grave pour devenir une énorme histoire nationale. »

Elle rappelle que des choses similaires arrivent assez régulièrement. « Dans les manifestations syndicales, ça fait longtemps qu’on utilise des énormes caricatures ou effigies de politiciens. On en a promené dans les rues de Montréal pendant des années. » 

« Alors qu’il y ait une guillotine symbolique dans un contexte de frustration sociale, de crise du coût de la vie et de colère populaire, honnêtement, ça ne me surprend pas du tout. Et si la classe politique et médiatique est surprise, peut-être qu’il faudrait qu’elle se réveille un peu sur l’état réel de la société. » 

De son côté, Émilise Lessard-Therrien, ancienne co-porte-parole de QS, dit ne pas avoir suivit l’affaire de tout près, se concentrant sur un « rush  » de récolte d’eau de boulot. Bien qu’elle ne soit pas fan de la violence de l’image, « voir toute la classe politico-médiatique s’emparer de ça pour en faire une énorme affaire, je trouve ça aussi assez déplorable. » 

« Quand j’ai vu ça, j’ai tout de suite pensé à la situation à Rouyn-Noranda avec la Fonderie Horne, où on accepte qu’une multinationale empoisonne des enfants jour après jour avec une qui dépasse largement les normes québécoises. Ça, c’est fucking violent quand on y pense. »

Quand il a vu passer cette histoire, l’humoriste Colin Boudrias a tenu a nuancer la situation dans une publication sur les réseaux sociaux. Il a mentionné à L’Étoile du Nord qu’il « avais déjà utilisé une guillotine sur scène dans un numéro d’humour télévisé, devant des patrons, » pour « présenter au patronat le concept de la guillotine ».

« Mon point, c’est que la télévision est extrêmement frileuse », explique-t-il. « Ça passe par plein de niveaux d’avocats. Donc si ça avait été considéré acceptable à l’époque, je trouvais que ce qui s’est passé cette année n’était pas si extrême. Je voulais juste amener un peu de nuance. »

Il ne croit pas que la majorité est si choquée que ça par l’action d’Alliance Ouvrière. Et il voit dans la réaction et la plainte policière un danger pour la démocratie. « Il y a une partie de moi, comme humoriste, qui se demande aussi jusqu’où ça peut aller pour la liberté d’expression. » 

David Clément, président du SCFP 5454 (SQDC), rapporte que « sa base syndicale, y compris certains conseillers syndicaux, disent: “Si vous êtes pas capables d’accepter qu’une poupée en papier mâché se fasse décapiter, venez plus jamais nous dire ‘Je suis Charlie’.” »

« On peut penser à la catapulte à toutous au Sommet des Amériques, aux effigies de Jean Charest brûlées en 2012. Personne menaçait réellement de brûler Jean Charest. C’est un exutoire public et politique qui doit pouvoir exister dans une démocratie où il y a une certaine liberté d’expression. » 

L’autrice et animatrice Marie-Élaine Guay est d’accord que tout ça remet des droits fondamentaux en question. « C’est tout un engrenage qui est en marche en ce moment pour la répression des droits sociaux et de la liberté d’expression. » 

Elle rappelle que le jour d’avant, l’État avait sorti son arsenal quasi-militaire contre une autre manifestation. « J’étais à la manif du 1er mai avec ma fille de 5 ans. » Elle a vu près d’un policier par manifestant, alors que l’ambiance était à la fête et que les enfants se faisaient maquiller. « Ils faisaient tout le tour de la foule à cheval, ils mettaient leurs mains sur leur gun. » 

Cette surveillance extrème, qui s’est transformée plus tard dans la soirée en coup et gaz lacrymogèn, le militant syndical David Sawzall Battistuzzi (Syndicat du cimetière Notre-Dame-des-Neiges) l’a aussi observée. « Si des gens sont critiqués pour un petit jeu de théâtre, mais que la violence policière ce soir-là est considérée correcte… je n’en reviens pas. » 

« La violence de l’État contre un autre pays, contre un autre peuple, même contre des travailleurs en grève ou contre une famille pauvre, toute cette violence-là semble acceptable. Mais des gens qui font une blague avec une guillotine en deux par quatre, ça devient la fin du monde. »

Nicholas Harvest, intervenant pour le Regroupement information logement (RIL) de Pointe-Saint-Charles, connait bien la « violence étatique ». Comme intervenant communautaire, il en vois « tous les jours. »

« J’ai trouvé ça vraiment incohérent de s’offusquer d’une fausse guillotine et d’une marionnette en papier mâché, pendant qu’on a au moins 15 000 personnes à la rue à Montréal et que la bat son plein, » lance-t-il.

Lyn Lee, artiste et organistrice communautaire dans le logement, abonde dans le même sens. « Quand j’ai vu ça, j’étais vraiment fâchée, parce que tout le monde est victime de la CAQ. Les gens démunis, les écoles, les services de santé, les vies littéralement perdues à cause de leurs décisions… Tout ça, c’est rien comparé à de l’art et de la satire, apparemment. » 

Cette « art » serait-il suffisant pour provoquer des accusations criminelles? L’avocat Vincent Petit serait supris. « J’ai beaucoup de difficulté à voir comment on pourrait conclure hors de tout doute raisonnable qu’il s’agissait réellement d’une menace de mort criminelle. On parle d’un symbole historique extrêmement exagéré, utilisé pour illustrer une colère populaire envers les élites politiques. Je ne pense pas qu’une personne raisonnable, informée du contexte, conclurait objectivement qu’il s’agissait d’une véritable menace de décapitation. »  

Mais ce n’est pas le centre du problème pour lui. C’est plutôt « l’effet de contrôle social créé par la simple possibilité d’être arrêté ou accusé. Quelqu’un qui voudrait amener une pancarte ou une mise en scène un peu provocatrice dans une prochaine manifestation va peut-être se demander: “Est-ce que ça vaut la peine de prendre le risque d’avoir une plainte criminelle?” Même sans condamnation, ça modifie déjà les comportements. » 

« On parle beaucoup des menaces, mais il y a d’autres infractions tout aussi larges et inquiétantes du point de vue des libertés civiles. Le criminel, par exemple. » Il la considère très vaste, probablement trop. Mais même dans ce cas précis, « il faut aussi démontrer que la personne savait ou était insouciante face au fait que la victime se sentait harcelée, et il faut que la crainte soit raisonnable compte tenu du contexte. Donc, dans le cas d’un ministre du Travail qui fait face à des manifestations syndicales pacifiques, il y aurait énormément d’arguments de défense. »

Après avoir grimpé le pont Jacques-Cartier et le terminal Valéro en désobéissance civile, le militant du collectif Antigone et ancien candidat du Parti Vert Jacob Pirro passé du temps dans le système judiciaire. Il connaît bien cette répression étatique. « Les gens sont obligés de voler à l’épicerie pour manger, de s’endetter pour payer leur loyer, puis après ça on leur dit que la vraie violence, c’est une marionnette en papier mâché dans une manif de la fête des travailleurs. »

« Avant, ce genre d’affaires-là était davantage toléré parce qu’il y avait un sentiment de sécurité plus fort chez les élus. Ils se disaient: “Ah, on les laisse se défouler.” Mais avec la colère grandissante, ça devient plus difficile pour eux. »

Pierre Wilson, délégué syndical au Syndicat des postes, pense « pense que c’est un wake-up call de se dire que des révolutions violentes sont peut-être à notre porte. » Si les dirigeants veulent éviter ça, ils devraient peut-être écouter, dit-il.

« Qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir l’écoute de nos dirigeants? OK, condamnez le geste. Mais qu’est-ce qu’on fait maintenant? »

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