Le pain sans les jeux?

La FIFA expose les tensions de classe en Colombie-Britannique

Chaque quatre ans, la Coupe du monde captive les fans de soccer du monde entier. Mais comme pour chaque événement sportif , les festivités masquent une réalité plus sombre: en Colombie-Britannique, des groupes dénoncent les 729 millions $ de fonds publics investits dans la FIFA, profitant surtout aux commenditaires et aux touristes fortunés. Ils accusent aussi les autorités d’utiliser cette célébration sportive pour servir des intérêts immobiliers et déplacer de force des itinérants. Et par la force des choses, ce sont des travailleurs de l’hôtellerie surchargés qui se retrouvent à l’avant-plan de cette opposition.

Une série de votes de grève, de manifestations, de campagnes et d’actions ont eu lieu dans la région de dans les mois précédant la Coupe du monde de la FIFA de 2026. Leur message: la population pauvre grandissante du Downtown Eastside de Vancouver, de même que les travailleurs de l’hôtellerie et des services, dénoncent l’hypocrisie institutionnelle entourant l’événement tout en revendiquant de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail.

Au total, pour les 13 matchs qui seront disputés à et à Vancouver, la population canadienne assumera plus d’un milliard de dollars en dépenses publiques liées à l’événement. Si l’on en croit la FIFA, Canada Soccer, les gouvernements provinciaux et municipaux ainsi que les commanditaires corporatifs de la Coupe du monde, ces investissements devraient générer des retombées économiques pour le Canada. Mais les données historiques racontent une autre histoire.

Des travaux de recherche en économie, comme cette étude publiée en 2022, montrent que les principaux bénéficiaires de la Coupe du monde sont la FIFA et les fédérations nationales de football qui lui sont associées. Les villes et les pays hôtes réalisent rarement des profits grâce au tournoi. Et lorsque des profits sont effectivement générés, des militants et des organisations internationales ont souligné à maintes reprises qu’ils profitent principalement aux élites économiques et politiques du pays plutôt qu’à l’ensemble de la population.

Résistance des travailleurs de l’hôtellerie, de la logistique et des services publics

Les revenus générés par la Coupe du monde devraient alimenter non seulement les coffres de la FIFA, mais aussi ceux de grandes entreprises des secteurs de l’hôtellerie et des services. Face à cette situation, les travailleurs syndiqués de l’hôtellerie à Vancouver sont devenus une force centrale de la résistance organisée contre ce qu’ils décrivent comme un transfert massif de fonds publics vers des profits privés.

La ville prévoit accueillir 350 000 visiteurs supplémentaires pendant la Coupe du monde, ce qui devrait exercer une pression immense sur la charge de travail des employés du secteur hôtelier. En même temps, ces travailleurs semblent de plus en plus prêts à résister. Depuis la pandémie et les massifs qui ont suivi, le secteur a connu une forte hausse de la syndicalisation. L’année 2024 a été marquée par plusieurs grèves combatives pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail.

Depuis, les travailleurs syndiqués de l’hôtellerie ont obtenu des gains importants, mais d’autres continuent de se battre pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail.

Lors d’une manifestation contre le congrès de la FIFA au Vancouver Convention Center le 30 avril, une coalition anti-FIFA et des travailleurs de l’hôtellerie représentés par Unite Here Local 40 ont souligné que les conséquences négatives de la Coupe du monde seront surtout ressenties par les résidents déjà confrontés à la crise du . Pendant ce temps, leurs employeurs engrangeront d’importants profits grâce au travail de personnel surexploité dont les salaires sont insuffisants pour vivre dans la ville où ils travaillent.

Michelle Travis, directrice de la recherche chez Unite Here Local 40, a déclaré à L’Étoile du Nord que les travailleurs du Pan Pacific Hotel de Vancouver négocient depuis des mois avec le propriétaire de l’établissement, Westmont Hospitality Group. Selon elle, alors que l’hôtel générera d’importants profits durant la Coupe du monde, les travailleurs peinent à joindre les deux bouts. Ils gagnent plusieurs dollars de moins par heure que la moyenne des employés d’hôtels de la région, malgré une charge de travail deux ou trois fois plus élevée.

« Les gens ressentent des pressions de partout », a-t-elle expliqué. Situé à côté de Canada Place, le Pan Pacific Hotel fait face à une grave pénurie de personnel tout en s’attendant à une forte hausse du nombre de touristes en raison de la Coupe du monde.

Selon Travis, les travailleurs de l’hôtel se battent pour obtenir un salaire équitable et une convention qui leur garantira des conditions de travail plus sécuritaires. Toutefois, les négociations s’éternisent en raison du manque de ressources au sein de cette immense chaîne hôtelière.

Le 4 juin, les travailleurs des entrepôts, de la restauration et des concessions à YVR (également syndiqués par Unite Here Local 40) ont manifesté pour obtenir un salaire de 30 dollars de l’heure, une prime de 1 000 dollars pour la charge de travail supplémentaire liée à la FIFA et de meilleures protections d’emploi. L’aéroport traite actuellement un volume record de passagers et génère 717 millions de dollars de revenus annuels, tandis que les multinationales responsables des concessions réalisent des profits à neuf chiffres.

Quelque 150 travailleurs nouvellement syndiqués chez Paradies Lagardère, qui exploite 12 commerces de concession et deux bars à vin dans l’aéroport, se battent pour obtenir leur première convention collective. Ils gagnent actuellement le salaire minimum de 18 dollars de l’heure, soit 10 dollars de moins que le salaire viable dans le Lower Mainland.

Les luttes menées dans ces lieux de travail public-privé, qui constituent des artères essentielles de l’économie régionale et nationale, figurent parmi les plus disputées de l’année jusqu’à présent.

Unite Here Local 40 a également participé aux audiences publiques à l’hôtel de ville de Vancouver afin de dénoncer les mesures du conseil municipal accordant des avantages aux promoteurs immobiliers ainsi que la diminution des ressources disponibles pour les locataires menacés d’éviction par d’importants projets de rezonage. Le parti ABC, qui domine le conseil municipal, a utilisé la Coupe du monde comme prétexte pour lever certaines restrictions imposées aux promoteurs hôteliers afin de répondre à la supposée « pénurie » de chambres dans la ville.

Les travailleurs responsables du nettoyage des stations du SkyTrain, partenaire officiel du transport de la Coupe du monde à Vancouver, sont eux aussi en conflit avec leur autorité de transport et leur employeur sous-traitant. Syndiqués au SEIU Local 2, ils dénoncent les attaques contre leur syndicat, les licenciements et les conditions de travail dangereuses imposés par le conseil d’administration de TransLink nommé par le gouvernement et leur nouvel employeur, Dexterra Group. Cette situation survient alors que le réseau du SkyTrain, qui assure déjà 427 000 déplacements par jour, devrait connaître une hausse importante de son achalandage.

Plus de 5 000 autres travailleurs syndiqués du transport collectif dans la région métropolitaine de Vancouver ont voté à 99 % en faveur d’un mandat de grève contre Coast Mountain Bus Company, qui exploite sous contrat le réseau d’autobus régional pour le compte de TransLink. Ce réseau transporte encore plus d’usagers que le SkyTrain, avec plus de 700 000 déplacements quotidiens.

Leur convention collective est échue depuis le 31 mars. Des négociations sous médiation sont en cours, mais les travailleurs disposent maintenant d’un mandat leur permettant de déclencher une grève dans les prochains jours ou semaines alors que la Coupe du monde placera la ville sous les projecteurs.

L’opposition commune aux mesures d’austérité gouvernementales et à l’utilisation de fonds publics pour enrichir des entreprises privées a rapproché certains syndicats des secteurs organisés des résidents les plus précaires de la ville, qui vivent l’itinérance et subissent les conséquences de plus en plus meurtrières d’une crise des drogues toxiques devenue incontrôlable.

Nettoyer la ville pour les touristes et les grands promoteurs immobiliers

Les résidents et les travailleurs du quartier se trouvent en première ligne des crises du chômage, du logement, de la santé mentale et des drogues toxiques. Ils doivent également composer avec un Service de police de Vancouver de plus en plus puissant et mieux financé.

Une assemblée publique tenue en mars a réuni de nombreux résidents et organismes communautaires du quartier, où les organisateurs ont discuté des enjeux entourant la Coupe du monde. Les politiques d’embellissement de la FIFA ont fourni une justification légale aux opérations de déplacement forcé qui éloignent les gens des services sociaux de plus en plus rares dont ils dépendent pour survivre. Pendant ce temps, alors que la hausse des loyers et les expulsions alimentent l’itinérance, les cliniques communautaires, les sites de prévention des surdoses et les refuges sont débordés.

Bon nombre de ces mêmes organisateurs et résidents formaient le noyau de la coalition anti-FIFA qui a manifesté aux côtés des travailleurs de l’hôtellerie du Pan Pacific lors du congrès de la FIFA le 30 avril. Ils ont alors dénoncé les organisateurs du tournoi ainsi que les politiques gouvernementales qui les appuient.

Les manifestants ont souligné que les 729 millions de dollars que la province consacrera à l’accueil de la Coupe du monde seraient mieux investis dans le développement des services sociaux dont les travailleurs dépendent de plus en plus alors que les salaires stagnent et que le coût de la vie augmente.

Athena, une résidente du Downtown Eastside qui a pris la parole lors de la manifestation, a interpellé le maire de Vancouver au sujet des dépenses de son conseil municipal pour la Coupe du monde après des années de compressions dans les services destinés à elle et à ses voisins, demandant : « Maire Ken Sim, où sont vos priorités? »

« Une somme astronomique est apparue de nulle part pour embellir Vancouver et renforcer la sécurité, sans aucun plan pour loger les personnes sans-abri ou aider les gens à conserver leur logement. L’objectif semble plutôt être d’écarter les personnes vulnérables », a-t-elle observé.

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