Des fuites d’examens suscitent la colère

La répression persiste après la fin des manifestations étudiantes en Inde

Le ministre indien de l’ a démissionné à la suite des manifestations de masse du mois dernier. Des centaines de milliers d’étudiants et de jeunes s’étaient alors opposés à l’annulation des résultats de l’examen national NEET, une décision qui avait conduit 20 étudiants au suicide. La police indienne mène toujours une campagne de contre les militants étudiants, alors même que les manifestations ont pris fin. L’Étoile du Nord s’est entretenu avec des militants en Inde.

À la suite d’une fuite concernant l’examen national d’admissibilité et d’entrée (NEET), l’Agence nationale des examens de l’Inde a annulé les derniers résultats de cet examen très sélectif et l’a reprogrammé pour un mois ultérieur, contre la volonté des étudiants. Cet examen n’a lieu qu’une fois par an et est passé par des millions d’étudiants qui se disputent les quelques centaines de milliers de places disponibles dans les cursus de médecine de premier cycle.

Cet examen exige une préparation intensive, génère beaucoup de stress et nécessite de nombreuses heures d’étude, ce qui a conduit, récemment comme par le passé, à des taux de suicide très élevés chez les étudiants. Indignés par la mauvaise gestion du NEET dans le contexte plus large de la de l’enseignement public en Inde, les mouvements et organisations étudiantes ont appelé à des manifestations nationales pour demander la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan.

Le Cockroach Janata Party (CJP), un mouvement étudiant en ligne qui parodie le Bharatiya Janata Party (BJP), parti nationaliste actuellement au pouvoir, a été l’un des principaux moteurs de cette manifestation. Ce sont eux qui ont été les premiers à appeler les étudiants à manifester pacifiquement à Jantar Mantar, une zone officielle réservée aux manifestations à New Delhi. Le CJP a exigé la démission immédiate du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, ainsi qu’une indemnisation pour les 20 familles touchées par les suicides d’étudiants liés au NEET.

Le 20 juillet, le CJP a annoncé sa marche « Sansad Chalo » (« En route vers le Parlement »), au cours de laquelle des milliers de jeunes se sont rassemblés à Jantar Mantar pour se diriger vers le Parlement indien. En réponse à cette marche, le gouvernement indien a déployé des unités de police armées spécialisées et des forces anti-émeutes aux côtés de la police de Delhi afin de tenter de mettre fin à la manifestation.

Les étudiants ont réussi à contraindre Dharmendra Pradhan à démissionner le 25 juillet, cinq jours après le début de la marche. Ils ont toutefois été confrontés à des gaz lacrymogènes, à des canons à eau et à des centaines de dossiers de police dressés à leur encontre. Compte tenu de l’ampleur de la répression subie par les étudiants le 20 juillet, le CJP a ajouté une revendication supplémentaire : l’annulation de tous les dossiers de police visant les étudiants ayant participé activement aux manifestations.

Une « chasse aux sorcières  » de militants étudiants

Harsh, militant étudiant au sein de Disha, une organisation étudiante démocratique indépendante en Inde, a raconté à L’Étoile du Nord son expérience sur le terrain lors des manifestations étudiantes. « [La police] a utilisé des fusils à plombs, des coups de matraque, des gaz lacrymogènes, des canons à eau… Ils s’en prenaient en groupe aux étudiants, avec cinq policiers pour un seul étudiant. Ils les frappaient, en visant particulièrement la tête… Ils déchiraient les vêtements des gens, dont ceux des femmes, giflaient les étudiants : ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour réprimer tous ceux qui étaient présents. » Harsh précise que ces mesures sévères de contrôle des foules ont été mises en œuvre avant et après la démission de Dharmendra Pradhan.

Harsh fait partie de la section de Disha à Patna, une ville située à plus de 1 000 kilomètres de New Delhi, épicentre des manifestations étudiantes. Même si elles étaient loin du centre névralgique du mouvement, les manifestations dans des villes comme Patna ont tout de même rassemblé des foules de plusieurs milliers de personnes à travers l’Inde.

Harsh se souvient avoir été gazé et avoir vu des camarades de classe pourchassés par la police. Au lieu d’utiliser des matraques pour disperser la foule et effrayer les étudiants, explique Harsh, les policiers « les encerclaient puis les frappaient jusqu’à ce qu’ils ne bougent plus ».

Harsh évoque une autre ville, Siwan, où des témoins oculaires ont rapporté la présence de policiers armés de fusils et signalé des blessures par balle chez des étudiants. Internet a été coupé dans le district à la suite des manifestations.

Au Bihar, un policier utilise un fusil Kalachnikov pour tirer à balles réelles lors des manifestations étudiantes.

Les lois sur le contrôle des foules figurent dans le « Bharatiya Nagarik Suraksha Sanhita », une nouvelle loi abrogeant l’ancien Code pénal indien, présentée par le BJP et entrée en vigueur le 31 juillet 2024. La nouvelle loi donne à la police le droit de disperser de force les foules une fois que les sommations à se disperser ont été épuisées. Le texte recommande aux forces de police de recourir au minimum de force et de causer le moins de dégâts possible lors de la dispersion des foules, mais laisse aux autorités administratives le pouvoir discrétionnaire de faire appel aux forces armées.

Des centaines d’étudiants ont été interpellés sans préavis et arrêtés dans leurs résidences universitaires, leurs universités et sur leurs lieux de travail, dans ce que Harsh qualifie de « chasse aux sorcières contre tous les militants ». Concernant les manifestations étudiantes, plus de 90 dossiers de police ont été ouverts à travers l’Inde, dont 64 rien que dans l’État du Bihar, où se trouve Patna.

Harsh se souvient de l’angoisse qui a régné les jours suivant les manifestations, alors qu’ils tentaient de retrouver des camarades de classe interpellés pour leur participation. « Un membre de notre organisation, Ashish, a été interpellé et arrêté le 23. Nous avons sillonné la ville en voiture pendant plus de 24 heures pour tenter de le retrouver. Nous nous sommes rendus dans plus de 20 postes de police, mais nous n’avons pas réussi à le retrouver. »

Ashish a été retrouvé quelques jours plus tard. Il était en détention et devait être remis en liberté dans les jours suivants. Avant que cela ne puisse se produire, la police l’a inscrit dans un faux dossier pour complot en vue de commettre un meurtre, une accusation qui peut lui valoir environ 10 ans de prison.

« Ils font ça à des centaines d’étudiants à Patna, au Bihar, à Delhi, au Bengale, en Assam et en Uttar Pradesh… Ils viennent les chercher chez eux, les frappent, les arrêtent, les placent en détention, puis portent de fausses accusations contre eux », explique Harsh.

« Je pense que c’est très clair que c’est une tentative du gouvernement du BJP pour intimider tous les étudiants et manifestants qui s’opposent à lui », soupçonne Harsh. « Pour leur faire comprendre que si [le peuple] recommence un jour, voilà ce qui lui arrivera. Les gens disparaîtront, seront arrêtés et emprisonnés sur la base de fausses accusations. »

Sumita Roy DuttaStudents from All Over India protesting against 2026 NEET UG paper leak place Jantar Mantar on 20 July 2026 ahead of Parliament March 25CC BY-SA 4.0

La nécessité du NEET

Le NEET est l’examen d’entrée obligatoire pour accéder aux études de médecine de premier cycle en Inde. Cet examen national a remplacé les anciens examens d’entrée organisés par les établissements scolaires et les États. Il s’agit de l’un des nombreux concours organisés en Inde, où la réussite à l’examen détermine si le candidat pourra obtenir une place (appelée « siège ») dans un établissement d’enseignement supérieur pour le cursus de premier cycle de son choix.

Alors que plus de 20 millions d’étudiants s’inscrivent au NEET chaque année, les places disponibles dans les cursus de premier cycle sont limitées à un nombre restreint. Par exemple, les places pour la licence de médecine et de chirurgie sont limitées à 136 939. Parmi ce nombre, 73 643 places sont attribuées aux facultés de médecine privées et 63 296 aux facultés de médecine publiques.

Harsh aborde le problème posé par ce système. Même s’ils réussissent le NEET, les étudiants sont contraints de payer des frais de scolarité plus élevés, car seules des places dans les facultés de médecine privées sont disponibles, ou bien ils sont obligés de partir étudier à l’étranger et de payer des frais de scolarité trois fois plus élevés que ceux d’un étudiant national, sans compter les autres frais.

L’Agence nationale des examens en Inde est l’organisme central chargé des concours tels que le NEET depuis 2017. Harsh souligne que, bien qu’elle organise des examens à l’échelle nationale pour le compte du Département de l’enseignement supérieur relevant du ministère de l’Éducation, il s’agit d’un organisme autonome qui sous-traite la mise en œuvre des examens à des entités privées.

« Ce genre de fuites de sujets d’examens existe depuis toujours en Inde, mais le phénomène s’est considérablement intensifié au cours des douze dernières années, depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Modi-Shah. Depuis la création de l’Agence nationale des examens, le phénomène s’est encore amplifié », explique Harsh.

Le slogan principal de l’organisation étudiante Disha est « Éducation et emploi : notre droit fondamental ». Harsh affirme qu’« il y a une défaillance systémique du système qui l’empêche d’offrir une éducation à une partie suffisante de la population ».

« Il faut démanteler ou supprimer l’Agence nationale des examens et la remplacer par une organisation transparente, efficace et responsable, qui soit réellement bien financée par le gouvernement et qui organise elle-même les examens. »

Alors que plus de 90% des enfants entament leur scolarité primaire en Inde, le taux de rétention chute brutalement pour atteindre à peine 50% au niveau du secondaire. Parmi ceux-ci, seuls 30% des élèves poursuivront des études supérieures.

Harsh évoque également les révisions historiques apportées aux programmes scolaires publics à la suite de la « Nouvelle politique éducative » introduite et adoptée par le gouvernement du BJP mi-2020. « Ils ont fait adopter le projet de loi en urgence sous le couvert de la pandémie de COVID. Cela a ouvert la voie à la privatisation de l’éducation ainsi qu’à la [politisation sectaire] de l’éducation en Inde… Ils ont adopté une histoire qui présente la domination hindou-musulmane, où les musulmans sont considérés comme des envahisseurs en Inde, tandis que les hindous incarneraient un âge d’or passé de l’Inde où tout le monde était heureux et où tout allait pour le mieux. C’est complètement fantaisiste et imaginaire. »

« En Inde, le système d’éducation ne parvient pas à offrir une éducation à la majorité de la population, et encore moins une bonne éducation », déclare Harsh. « Nous devons militer pour le droit à une éducation gratuite et égalitaire. »

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