Appartements Norgate à Montréal

Des grands propriétaires poursuivent des locataires qui défendent leurs droits

Les propriétaires du complexe immobilier , qui compte 1108 appartements dans le quartier Saint-Laurent à , souhaitent obtenir une injonction contre l’« Assemblée des locataires de Norgate et Chameran » (une entité qui n’existe pas), le groupe Offensive populaire et un militant qui a pris la parole contre eux dans les médias. Ils demandent aussi 50 000$ en dommages-intérêts. L’Étoile du Nord s’est entretenue avec des locataires pour mieux comprendre la situation.

Le conflit entre les locataires du complexe et Norgate Québec Inc. a commencé après que la compagnie ait annoncé aux locataires, en avril 2026, que des rénovations allaient être réalisées pour remplacer leur système de chauffage central par des plinthes électriques individuelles dans chaque logement. Cela allait ainsi transférer la facture d’Hydro-Québec aux locataires. En plus d’annoncer cette charge supplémentaire pour les locataires, la compagnie de gestion avait du même coup envoyé des avis d’augmentation allant de 80$ à 151$ par logement. 

Les travaux allaient incommoder les locataires et, surtout, plusieurs résidents étaient inquiets de la possible présence d’amiante dans le bâtiment. Une locataire souhaitant demeurer anonyme nous explique ainsi que: « Ce sont eux qui nous ont fait comprendre qu’il y a de l’amiante […] Pour preuve, là où je vis, il y a un immeuble à côté. Quand il y a eu un incendie dans un seul appartement, ils ont fermé tout l’immeuble. Leur prétexte était qu’il y a présence d’amiante. »

Un incendie qui a eu lieu en septembre 2025 avait effectivement rendu le 1520 Décarie inhabitable puisque des tuiles d’amiantes avaient été endommagées durant l’incendie. Un rapport alors réalisé par la compagnie Analysair avait conclu que les murs et plafonds de l’endroit « sont considérés comme des matériaux contenant de l’amiante (MCA) », demandant ainsi des protections supplémentaires pour les travailleurs intervenant dans le bâtiment.

Delphine, une autre locataire, confirme qu’il y avait une inquiétude chez plusieurs résidents. « Si tous les bâtiments sont construits à la même période. Comment est-ce qu’on ne peut dire que dans un immeuble il y a eu de l’amiante et dans les autres immeubles il n’y en a pas? », demande-t-elle, en entrevue avec L’Étoile du Nord.

Photo de l’inspection après l’incendie au 1520 Décarie obtenue par Offensive populaire suite à une demande d’accès à l’information.

 Les locataires se défendent et Norgate réplique avec ses avocats

Le 4 mai au matin, avec l’aide du chapitre montréalais du groupe Offensive populaire, des locataires de trois blocs d’appartements de la rue Décarie ont bloqué l’accès de leurs appartements à la compagnie de construction venue effectuer le changement de système de chauffage. Ils demandaient d’avoir un engagement formel quant au fait qu’il n’y avait pas d’amiante dans les murs qui allaient être ouverts par les travailleurs. 

Delphine raconte: « On s’est dit, OK, avant que les travaux ne continuent, nous, on souhaiterait avoir un avis qui nous informe que nous et nos familles ne risquerons rien. C’est la raison pour laquelle on a dit, le jour du blocage, aux propriétaires: “Nous souhaiterions que vous arrêtiez les travaux de manière temporaire, le temps pour nous de confirmer que ces appartements dans lesquels nous vivons n’ont pas d’amiante.” »

Suite à une intervention de la police et face au refus des locataires de cesser le blocage, les propriétaires se seraient engagés, par l’entremise des policiers, à suspendre les travaux et à répondre aux inquiétudes des résidents. Cependant, c’est une mise en demeure qui est alors arrivée dans les mains de participants au blocage. Le 13 mai, le cabinet Choueke Hollander sommait ainsi Offensive populaire et deux de ses membres de ne plus bloquer de travaux et de ne plus tenir de « propos diffamatoires » visant Norgate Québec Inc.,

Le média Pivot et le Journal de Montréal recevaient de même une mise en demeure pour retirer de leur site des propos de locataires et de militants.

Des locataires occupent l’entrée de leur bloc le 4 mai 2026.

Le 12 août, la pression légale de Norgate augmente cependant d’un cran alors que « L’Assemblée des locataires de Norgate et Chameran », Offensive populaire et le militant Nicholas Harvest sont visés par une demande d’injonction et une poursuite demandant 50 000$ en dommages-intérêts. Norgate allègue notamment que des locataires et des militants auraient orchestré un second blocage en mai 2026, ce que tout le monde questionné par L’Étoile du Nord nie catégoriquement. Une première séance de cour est prévue pour le 26 août à 9h.

Selon Delphine, cette poursuite a pour but d’intimider les locataires et de les museler dans le but de démobiliser le mouvement qu’ils ont lancé pour apporter des solutions à leurs problèmes. La locataire qui préfère garder l’anonymat ajoute: « Non seulement c’est de l’intimidation, mais ils pensent qu’en coupant la tête, les autres wagons vont s’arrêter. Mais ils doivent savoir que la façon dont ils agissent n’arrêtera personne. »

En effet, les locataires ne semblent pas impressionnés par la poursuite. « Franchement, je suis très déçu par leurs procédures. Si c’est comme ça qu’ils cherchent à nous faire taire, ils se mettent le doigt dans l’œil. On n’est pas prêts à céder », affirme la même résidente.

Qui sont les propriétaires de Norgate?

Les propriétaires actuels du complexe de logements, Jean-Philippe Claude, Frédéric Aubry et Nicolas Luna, ont acheté les 1108 logements pour 197,5 millions de dollars en 2024. Le complexe a souvent changé de mains, mais, selon la locataire anonyme, les trois hommes surnommés les Norboys sont « les pires propriétaires que nous avons eus ».

Pour financer l’achat, ils ont obtenu un prêt de 140,8 millions à des conditions très avantageuses avec l’aide de la SCHL, un organisme public fédéral. La SCHL a alors accepté de garantir le remboursement du prêt si les propriétaires ne peuvent plus payer, ce qui a permis à la banque d’offrir un taux d’intérêt bas. En échange de ce cadeau de la SCHL, ceux-ci se sont engagés à maintenir 444 logements « abordables » pendant 19 ans. Cela n’empêche pas les propriétaires de demander des hausses de loyer de 6% pour 2026, pratiquement le double de ce que le Tribunal administratif du logement recommande. 

Jean-Philippe Claude a une certaine notoriété dans le monde de l’investissement immobilier puisque celui-ci est « coach » dans le domaine. Il prend ainsi la parole dans les événements du Club d’investisseurs immobiliers du Québec et a co-écrit un livre en 2020 intitulé Transformez en opportunité des multilogements trop chers.

Comme le recommande le livre pour « générer des revenus passifs », Claude et les autres propriétaires font appel à un sous-traitant pour diriger les opérations à Norgate. « Ainsi, vous pourrez jouir de la plus-value, de la capitalisation des prêts et du cashflow sans devoir vous en occuper. » Ici, la gestion est déléguée à la compagnie d’un des associés, Frédéric Aubry, soit Gestion Capital Montréal. 

Un gestionnaire aux pratiques inacceptables

Sur le terrain, c’est un dénommé Nicolas Sima qui gère les affaires du complexe pour le compte de Gestion Capital Montréal. Celui-ci compte dans son répertoire plusieurs pratiques douteuses. Il s’était ainsi vanté en 2018, sur les ondes de Radio-Canada, d’avoir « réussi à faire partir un locataire en échange d’un paquet de cigarettes ». Sima est aussi l’auteur de lettres récentes visant à dissuader les locataires de Norgate d’aller au Tribunal administratif du logement. Il sous-entendait dans celles-ci que d’aller au TAL nuirait à leur capacité de trouver un logement dans le futur.

Selon la locataire anonyme, ce genre de pratiques est répandue chez les grands propriétaires du genre puisque ceux-ci visent à profiter de résidents plus vénérables. « Vous n’êtes pas sans le savoir, la majeure partie des occupants des immeubles sont des immigrants. Alors ils utilisent notre statut et notre manque d’information ». Malheureusement pour les propriétaires, les gens qui habitent ces logements sont cependant au courant de leurs droits. « Les gens sont informés. […] On n’est pas prêts à accepter tous ces abus-là. »

Qui sont Offensive populaire et « l’Assemblée des locataires de Norgate et Chameran »?

Offensive populaire est un groupe politique lancé en 2025 qui compte des chapitres au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique. Il regroupe des militants qui mènent des luttes dans les quartiers populaires. Le chapitre de Montréal s’est fait remarquer pour ses interventions au conseil d’arrondissement de Saint-Laurent, mais aussi pour sa dénonciation d’une gestionnaire de logements sociaux dans Mercier-Ouest.

L’assemblée visée par la démarche juridique de Norgate n’est quant à elle pas une entité véritable. Selon une membre d’Offensive populaire, la dénomination viendrait d’une affiche qui annonçait une assemblée publique destinée à tous les locataires des quartiers montréalais de Norgate et Chameran. Chameran est un quartier situé à plus d’un kilomètre et demi des appartements Norgate. Des résidents de ce quartier ont récemment gagné une lutte de longue haleine contre une autre compagnie immobilière qui voulait les évincer. 

Offensive populaire collabore avec eux, ainsi qu’avec ceux de Norgate pour les aider à solidifier des comités démocratiques ayant vocation de défendre leurs droits et de négocier avec les propriétaires. C’est un comité de ce type qui, par exemple, pourrait négocier les conditions pour que des travaux puissent être réalisés sans incommoder les locataires.

Les locataires sont clairs quant au fait que si la stratégie des propriétaires est de pointer les membres d’Offensive populaire comme des agitateurs externes manipulant les locataires, ça ne fonctionnera pas. « Offensive populaire, ce n’est pas eux qui nous ont cherchés. Au contraire, on s’est retrouvé à l’assemblée de [l’arrondissement]. Parce que nous sommes partis nous plaindre des abus de ces nouveaux propriétaires et on se demandait comment faire », explique la locataire anonyme. Celle-ci ajoute que « C’est le ras-le-bol de tout le monde qui est en train d’amener les gens [dans la lutte]. »

En juin dernier, Offensive populaire a revendiqué l’accès public à un terrain de soccer du quartier Chameran en y organisant un match avec des jeunes du quartier.

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